Partir, revenir. Redécouvrir – Carole Dailly

Chaque matin, les mêmes rituels. Plus que des habitudes, des rituels.

Dire bonjour au jour nouveau, à la lumière, aux chats. Dire, tout bas, les mots qui les célèbrent et leur rendent grâce. Fumer une cigarette en ouvrant la fenêtre. L’accueil, toujours l’accueil. Partir, revenir. Surtout, avant tout chose, caresser les chats, les nourrir, leur dire les mots doux, leur donner de l’amour. Rester avec eux aussi longtemps qu’ils ronronnent et cherchent la caresse. Retenir le fourmillement ; le fourmillement de l’ailleurs. Du besoin de marche, d’air sur la peau, de lumière sur le visage. Mais pas si vite ! Rester avec les chats, arroser les plantes ?

Et puis soudain, ne plus avoir envie de partir. La montée de tristesse. L’anxiété de l’ennui … Car ce qui gâche tout, ce sont les masques. Oui, l’envie est bien là d’aller à la rencontre des paysages, de redécouvrir sa ville, de regarder les façades, les fleurs municipales, comme une première fois ! De croiser tes voisins et de plaisanter avec eux car ils sont chaleureux et sympas ! Tu as la chance d’habiter un quartier, certes assez pauvre, mais riches de personnes aimables, solidaires, généreuses. Mais tu ne supportes pas de voir leurs visages cachés par les masques. Tu en viens même à fumer plus de cigarettes pour pouvoir baisser le tien. Tu dévores des yeux les gens qui ne le supportent pas. Tu as faim de sourires, de regards, de complicité, de bonjour… Même le silence te va pourvu que tu voies les visages des gens. Partir, revenir. Lorsque tu marches, que tu as laissé derrière toi tes chats heureux, que tu as rempli leurs gamelles pour qu’ils ne manquent de rien, tu es heureux de partir marcher. Sentir le sang réchauffer le corps, le rythme de la marche. Tu ne penses plus, tu es. Tu oublies ce qui te pèse quand tu marches et que ton regard est pleinement attentif aux paysages et aux personnes croisées. Tu as faim d’arbres, de collines, de près. Tu marches, tu sens l’afflux de vie, tu souris aux personnes que tu croises qui te sourient aussi, comme ça, pour rien, parce que c’est la complicité souriante des marcheurs. Il suffit de quelques arbres et d’un chemin de terre pour que des êtres, qui ne se connaissent pas, retrouvent le besoin de se saluer.

La parole, auprès d’un arbre, le silence, le sourire redeviennent des évidences. Mais tu vis en ville, les parcs sont rares, les trajets limités et domine le brouhaha de la circulation des voitures, non loin… Un autre pouvoir des arbres et des sentiers de terre est de faire tomber ce satané masque qui étouffe les visages. Un autre pouvoir de la terre est de faire tomber ce satané masque qui étouffe les visages. Sous les frondaisons, les masques tombent. Alors, il y a cette envie de rester là, dans le parc, dans la verdure. Tu penses qu’à ton retour, le bruit des voitures et le règne des masques va l’emporter. Alors, tu sens cette fatigue, cette lassitude monter dans tes jambes. Tu penses à tes chats. A leur amour inconditionnel et à leur faculté inouïe d’être dans l’instant présent et de l’aimer. Tu t’adosses quelques instants contre un arbre pour sentir sa force te redonner du courage. Et tu sens ce petit miracle : l’arbre t’en donne bel et bien. La teneur de l’instant présent. Ton corps et ton esprit sont las mais l’arbre te donne l’envie de sourire encore et même de plaisanter avec les personnes que tu trouves sur ton chemin.

Partir, revenir. Tu as marché, tu enlèves juste un instant tes chaussures pour sentir contre ta peau la Terre-Mère. Et tu penses, comme une première fois, à chaque fois, que tu as bien de la chance d’avoir un chez-toi. Alors, de nouveau, tu es contente de retrouver ta rue, ton quartier, avec ses locaux vides, ses jardinières fleuries puis ton chez-toi. Tu as un chez-toi. Tu as un toit. Et des chats d’amour à protéger. Grâce à eux, tu es toujours heureuse de revenir.

Photo Julie Ladret

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