Chronique quasi télé : Pépé la Téloche – épizode seizième : Où Pépé la Téloche, abusant de la liqueur de crapaud, prétend élaborer un programme politique qui en vaut bien un autre après tout.

Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close, comme dans la poésie de Vic Torugo.

Pépé la Téloche, réfugié dans son antre, assis à la table de bois patinée par les ans, voire les siècles, sirote un verre de liqueur de crapaud. Posée sur son rose derrière, frétillant de sa queue en tire-bouchon, mais les tire-bouchons seront bientôt interdits ainsi que les bouteilles, la truie Angela regarde son maître soliloquant, cependant que l’horloge à balancier tic-tacquant mouline les secondes de nos vies, comme le moulin réduit en poudre les grains de poivre.

– Angela, dit tout haut Pépé, tu y comprends quelque chose toi ? Au moment où je croyais que notre cause était perdue, car ce lâche de Roger se dégonflait, refusant obstinément d’user de son pouvoir paranormal pour faire imploser l’écran de télévision géant sur la place du village, cet écran symbole de l’abrutissement du populo, voici que cet écran explose tout de même ! Ce qui signifie qu’un autre, une autre ?… dans ce village, dispose de ce pouvoir télécide de tueur de télévision. Comment connaître ce justicier qui peut devenir notre allié ?

Pépé se servit un autre petit verre de liqueur de crapaud, puis alla quérir dans le buffet un saucisson pur porc dont il consomma une large tranche. La truie Angela le regardait faire, sans s’étonner ni s’indigner. Même, ses petits yeux en triangle mendiaient une tranche de cochonnaille… Pépé vénérait sa truie et la charcuterie aussi, chacun ses contradictions. Et puis après tout, un cannibale ne mange pas ses enfants, il les aime trop pour ça. Le monde est cruel, mais ce n’est pas moi qui l’ai fait, se disait Pépé.

Quand il avait bu deux verres de liqueur de crapaud, l’ancêtre laissait ses pensées vagabonder vers des horizons métaphysiques. Ce n’est qu’au quatrième verre qu’il se mettait à engueuler le Bon Dieu, le tutoyant et le rudoyant comme un vieux copain de régiment.

Au troisième verre, celui qu’il venait de se servir, Pépé la Téloche devenait sentimental. Mais comme il détestait boire tout seul, trouvant cette habitude perverse, il invitait quelques compagnes et compagnons à trinquer avec lui. Pépé se leva et alla chercher dans le tiroir de la commode une ribambelle de photographies sous verre qu’il disposa sur la table devant lui. Il y avait là les portraits de ses mère, père, aïeux, cousines et cousins, tatans et tontons. Et puis aussi les portraits de ses copines et copains, et puis aussi celui, en sépia, d’une jeune femme en crinoline portant un chapeau à fleurs.

Ces fleurs, elles avaient poussé dans le jardin secret du vieillard. Eh oui, Pépé trichait un peu, en disant qu’il buvait en bonne compagnie, il ne buvait que devant des photographies de trépassés, mais comme il avait beaucoup d’imagination…

La truie Angela poussa un grognement mélancolique quand Pépé lui montra le portrait de Porcinette et de Porcinet, ses défunts parents à elle, enfin, c’est ce que l’ancêtre se dit dans sa tête.

L’horloge continue de grignoter les secondes comme un rat vous ronge les pieds, mais comment échapper à ce rat dégoût ? Les pensées de Pépé deviennent mélancoliques. Il décide de trinquer avec un pote pour se remonter le moral.

– À la tienne, Etienne !

Pépé vient de choquer son verre contre le portrait d’Etienne Grosbedrin, syndicaliste rouge vif depuis longtemps trépassé, et rôtissant depuis en enfer, ou peut-être connaissant à son grand étonnement les béatitudes paradisiaques, si le Bon Dieu est vraiment bon et si le susdit Etienne a planqué sa carte du Parti avant de se présenter devant Saint Pierre. Les lèvres d’Etienne ont remué, l’ancêtre en est sûr. Même qu’il chante, on dirait. Ce portrait est magique.

– C’est la lutte finale ! chante Etienne.

– Non, Etienne, répond Pépé… juste les quarts de finale, et encore, c’est pas sûr !

– Toujours aussi pessimiste, le pessimisme est contre-révolutionnaire ! répond Etienne Grosbredrin.

– Mon pauvre Etienne, quand tu es décédé, en 1960, il y avait trois milliards d’humains sur terre, maintenant, y’en a sept milliards qui grouillent, et ils n’ont pas tous une conscience révolutionnaire. On est passé de  » prolétaires de tous pays unissez-vous  » à  » Chacun sa merde !  » Et puis, il y a de plus en plus de barbus, mais ce ne sont pas des pères Noël !

– Travailleuses, travailleurs !

– Arrête, Etienne. Ton disque chantait juste, mais c’est un 78 tours. Maintenant, c’est glandeuses, glandeurs, allez montrer vos roploplos siliconées et vos tatouages de sur-musclés à la télé-réalité ! Les rappeurs roulent en grosses bagnoles qu’ils n’ont pas fabriquées dans des clips télés. Et l’on brûle lors de la saint Sylvestre les humbles voitures des prolos qui ont fabriqué les grosses bagnoles.

– Travailleuses, travailleurs ! répète Etienne.

– Mais l’on ne devrait plus travailler ! s’exclame Pépé. Le travail n’est plus une malédiction. Les Grecs de l’antiquité étaient philosophes, ils en avaient le temps, car ils avaient des esclaves qui travaillaient pour eux. Nous devrions tous être des philosophes grecs. Tu me diras, on se la fait mettre bien profond, comme les philosophes grecs, c’est déjà un début, mais sans notre consentement, et par ceux qui tiennent les manettes. Mais je crois bien que l’on va me faire un procès pour homophobie, je retire ce que j’ai dit.

– Vive la grève générale ! chante Grosbredin qui n’a pas tout compris, parce que de son vivant, ces sujets n’étaient pas dans l’air du temps.

Pépé sert un verre de liqueur de crapaud à Etienne, mais comme Etienne s’obstine à chanter, Pépé siffle le verre par solidarité révolutionnaire.

– Vive la grève générale ! chante à l’unisson Pépé. Que les trains fassent la grève du contrôle. Transports pour tous jusqu’à satisfaction des revendications ! Dans les supermarchés, grèves des caissières et caissiers ! Chacun se sert gratos en nourriture ! Que les téloches restent éteintes, itou les radios !

– Mais ce sera la chienlit ! dit Etienne. L’émeute !

– Les gros bras des syndicalistes veilleront dans les trains pour assurer l’ordre et la sécurité, idem dans les supermarchés où l’on ne pourra emporter qu’une quantité raisonnable d’aliments.

– Et les céherhesses ?

– Nous leur chanterons  » Bisoux CRS  » pour les amadouer, excellente chanson que l’on trouve sur le net en tapant dans google !

Pépé se mit à entonner cette belle chanson, accompagné par la truie Angela qui faisait le contre-chant, et Etienne Grosbredin allait-il chanter aussi, approuvant ainsi le programme utopiste, irresponsable, infantile et sénile de Pépé la Téloche ? Nous ne le saurons jamais. Car l’on frappa à la porte.

Alors, à cet instant, le monde enchanté créé par la liqueur de crapaud se désenchanta, et Etienne Grosbredin, ressuscité pour quelque temps, ne fut plus vivant que dans son portrait jauni.

Qui frappe ainsi, à l’entour de minuit, à la porte de l’ancêtre ?

La lectrice et le lecteur le sauront certainement dans le chapitre dix-septième, après ce palpitant et quasi engagé chapitre seizième, seizième comme l’infortuné roi Louis qui paya les pots qu’il n’avait point cassés, le pauvre. Il faut dire qu’il vivait en une singulière époque, beaucoup moins  belle que la nôtre.

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