Manu Galure : Le Coup de coeur de Pierre Thévenin

On a coutume de dire que la première chanson d’un récital est forcément sacrifiée, le temps que les gens s’installent, que les retardataires soient arrivés.

Manu Galure, lui, attaque bille en tête :

 » J’ai vingt ans, je vous emmerde, vous qui ne pouvez pas en dire autant. « 

Il est vrai que le public du Bijou, à Toulouse, où il a enregistré son album, a été mis en condition par le maître de céans, Philippe Pagès :  » Ne fumez pas, éteignez vos portables … et vous pouvez applaudir Manu Galure  » .

C’est un spectacle à vingt temps ( en matière de bon mots, on verra qu’il n’a pas son pareil ).

Vingt chansons dont aucune ne ressemble à l’autre. Elles peuvent être drôles, émouvantes, ou bien ce sont des exercices de style. Et il a un instinct de la mise en scène étonnant pour un aussi nanu-galure.jpgjeune homme et sait doser à la perfection les différents registres. Ce n’est vraiment pas un chanteur comme les autres.

J’ai lu sur Internet qu’il appréciait la musique de Kurt Weill, le compositeur des chansons de Bertolt Brecht, et il est certain que ce dernier se serait senti chez lui dans l’atmosphère musicale de nombre de titres  » galuriens  » .

Lorsqu’il le juge utile, il annonce la suite dans des intermèdes parlés. Brecht faisait exactement l’inverse en intercalant des intermèdes chantés entre ses tableaux. Mais dans l’esprit c’était la même chose. Manu Galure, ceci dit, ne cherche pas à envoyer un message politique aux spectateurs. Il a d’autres objectifs.

Sur son site myspace, et sans doute sur son deuxième album solo dont j’ignore s’il est déjà paru au moment où j’écris ces lignes, on peut entendre  » Berlin  » où il flirte nettement avec l’expressionisme, mouvement auquel Brecht a appartenu à ses débuts.

Bref, trêve de références teutonnes, revenons au spectacle du Bijou. Je précise que je ne connais le bonhomme que par les chansons, les photos et quelques vidéos, je n’ai pas encore eu la chance de le voir sur scène, mais comme sur le livret qui accompagne le CD figure la moindre indication scénique, on a tout à fait l’impression d’y être. Pour sûr, c’est sans doute mieux quand on y est mais l’avantage de la galette, c’est qu’on peut se la passer en boucle, ce que je n’ai pas manqué de faire.

toulouse-is-burning.jpgOutre le titre d’introduction évoqué un peu plus haut (et à la fin duquel il remet en quelque sorte les pendules à l’heure :  » Jusqu’au jour de ma mort, j’aurai toujours vingt ans. Et tel sera mon âge. Vingt ans et des poussières. Bien sûr si je m’éloigne chaque jour des vingt ans je m’approche un peu plus des poussières  » ), deux autres au moins sont irrésistibles dès la première écoute :

 » Chanson de l’annuaire  » :

On a dit de Piaf qu’elle pourrait chanter l’annuaire. Non seulement Manu Galure le peut mais il le fait, émaillant son énumération (ni trop longue ni trop brève) de noms, d’adresses et de numéros (tous fantaisistes, j’ai vérifié) d’un festival de calembours :

 » quand j’ai la mémoire qui flanche, je chante l’annuaire et c’est gagné : je n’ai plus peur de la page blanche. Les Pages Blanches… « 

 » … suivez bien quand même parce qu’on peut … on peut rapidement décrocher  »  » Enfin, perdre le fil, quoi. « 

 » L’amour trouve toujours un mobile : les téléphones sans fil  » .

 » Le petit air de piano  » :

Une soirée mondaine mortellement ennuyeuse chez une Madame de Pontamousson dont la petite fille sait jouer au piano un seul morceau que, par courtoisie, les invités lui redemandent sans cesse. Là, on pense forcément à Juliette dans  » La petite fille au piano  » , mis à part le fait que chez Manu Galure ça se termine assez mal : n’en pouvant mais, le narrateur (un des personnages incarnés par le chanteur), prend la tête de la fillette et la fait rebondir sur le clavier. Et puis il y a la chute, peut-être de la gamine mais surtout de la chanson :

le narrateur au juge :  » je ferai ce que vous voudrez, mais s’il vous plaît, pas de piano. « 

le juge au narrateur :  » On soupçonne bien dans vos propos que vous n’aimez pas le piano. Ben on va vous mettre au violon. « 

Et sans transition il passe de cette saynète désopilante à  » Je ferme les yeux  » qui est un grand moment de poésie :

 » Je ferme les yeux pour chanter. Peut-être pour tenir. Pour saisir une image comme on tient un nuage et arrêter le temps pour contempler l’instant qu’on aimerait garder. « 

A l’occasion il troque le piano pour la guitare et lorgne plutôt du côté de tonton Georges auquel il rend un hommage mi-cocasse mi-respectueux,  » Les grands-pères « , avec pipe et moustache, comme l’intéressé l’eût fait s’il avait pu s’accorder un hommage posthume, s’il avait pu mourir de son vivant comme le chante Pierre Louki à propos de Boby Lapointe.

 » Fontaine, je boirai de ton eau. J’en aurai les mains pleines. Glissante sur ma peau ta source fraîche noie ma peine.  » (« Fontaine »)

Il partage volontiers ses chansons, avec les spectateurs qui tapent dans leurs mains lorsque cela s’y prête, et avec d’autres chanteurs. Du reste il a débuté au sein d’un groupe,  » Les Ptits T’hommes  » avec lequel il se produit toujours.

Après Nicolas Bacchus, Hervé Suhubiette le rejoint pour une chanson bien dans le style de l’OULIPO (Ouvroir de Littérature Potentielle) où l’on se fixe des contraintes :  » Mot à mot  » : un texte fait de vocables isolés, et ça passe :

 » Matin… brouillé… réveil… bâiller… « 

On sent qu’il s’amuse comme un petit fou dans les chansons de ce genre et que, nous l’avons vu, il sait également caresser les mots dans le sens de l’émotion.

Autre partenaire : Monsieur Chouf dont j’ignorais l’existence et pour qui Manu Galure a écrit  » Le petit bateau de bois  » qu’ils interprètent ensemble. On ne sait s’il s’agit d’un adulte ou d’un monsieur-chouf.jpgenfant qui se désole de ne plus retrouver son petit bateau mais de toute façon c’est beau, c’est tendre, et la larme n’est pas loin de l’oeil. (photo Manu Galure et Monsieur Chouf-Fabien Espinasse

On se demande ce qu’il ne sait pas faire en matière de chanson. La surprise est permanente. On ne peut jamais deviner dans quel univers il va nous entraîner. Il y a même une chanson de fin de banquet qu’il nous offre en compagnie des  » Bijoutiers  » ( nom du lieu oblige ) et le public de s’en donner à coeur joie en tapant dans ses mains. Il l’a intitulée  » Chanson au titre peu évocateur « 

Et que dire de l’épilogue  » Le pianiste aqueux  » :

 » Je suis le pianiste aqueux du Titanic, de plus en plus aqueux mais pas de panique « .

Au fait, pourquoi Manu Galure ? Tout simplement parce q’un jour il a marché sur un chapeau melon (un galurin, un galure) et qu’il se l’est approprié.

piano.jpgJ’ai hâte de découvrir son deuxième album (en studio). A mon avis, même en studio c’est un homme de scène. Témoin le morceau caché du CD :  » Chez moi « , un texte très original, très inspiré sur les SDF).

J’ai bien écrit homme et non bête de scène : ça, on le laissera à Johnny, ça lui va si bien!

Pour tout renseignement, consulter son site. Mais si vous voulez connaître son véritable patronyme, vous en serez pour vos frais.

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