Pascal Cuvelier – Triomphe de l’esthétique punk (extrait du recueil  » Abribus 20 ans de literature »)

1

Depuis son arrivée dans la région, Casimir Brindeuil n’avait jamais autant absorbé de thymoanaleptiques. Cinq. Cinq fois par jour il avalait des pilules. Elles lui rongeaient sa partie de foie encore fonctionnelle et lui donnaient le teint jaune. Une fois sur deux il vomissait ce qu’il mangeait. La tête au-dessus de la cuvette des toilettes et les yeux larmoyants, irrités par les remontées acides de bile, il se disait putain de merde, y a personne qui peut me sortir de ce bordel, pas un con qui veut ma place ou un mange-boules qui dirait, tiens des locaux à bas prix, je vais en profiter.

2

Début quatre-vingt-seize, sur les conseils de son collègue de travail, connaissance de l’un d’entre eux, les héritiers Hervé lui avaient fait un cadeau empoisonné en le débauchant d’un poste d’ingénieur au consortium aéronautique de Toulouse pour lui confier la direction de leur PME, à Cossé-le-Vivien, en Mayenne. A l’époque, Casimir vivait une histoire douloureuse avec sa concubine. Elle était amoureuse d’un guitariste de studio. Chaque fois qu’elle faisait ses valises, Casimir se tailladait les veines devant elle.

Elle restait. L’amant habitait au-dessus de chez eux. Les nuits, Casimir entendait les soupirs de sa compagne filtrer les murs.

Les autres locataires riaient, satisfaits de spectacle sonore se diffusant dans toutes les artères de l’immeuble. Les petits-enfants du concierge l’appelaient le cocu. Il n’en voulait pas à sa compagne, elle prenait tant de précautions – quand elle délissait le lit pour retrouver le voisin, elle s’habillait dans le noir pour ne pas le réveiller et ensuite elle lui préparait son petit-déjeuner – simplement, il n’acceptait pas l’idée de l’abandon.

Casimir n’osait plus rentrer chez lui, il marchait des nuits entières, inventant des réconciliations, dormant dans les squares, sur les trottoirs, parfois au bureau. Le matin, il puait. Son collègue en avait ras-le-bol de cette puanteur. Son collègue en avait ras-le-bol de venir passer des soirées chez lui à regarder des matchs de foot pour lui tenir compagnie pendant que la  » fiancée  » rendait visite à son amant. Ses cris de jouissance couvraient les commentaires des journalistes.

-Tu n’entends rien ?

-Non, pourquoi il y a quelque chose à entendre ?

Son collègue avait surtout peur que le peu d’entrain que mettait Casimir à exécuter son travail ne lui retombe dessus et qu’ils finissent par prendre la porte tous les deux. Un de ses copains de lycée, héritant de la gestion de la société Hervé, ne parvenait pas à recruter du personnel de direction. Son collègue voyait là l’occasion de se débarrasser de Casimir.

Il avait présenté cette opportunité à Casimir, le privé c’est pour toi, lui cachant que depuis six mois l’entreprise était à la recherche de l’oiseau rare, que certains venus de Paris étaient repartis le soir même en taxi voyant les conditions de travail. Que le seul qui avait tenu le coup était un pervers qui courait après les ouvrières et les standardistes. Casimir avait besoin de changement. Il bavait devant les petites culottes accrochées sur l’étendage, Casimir n’avait pas la force de mettre sa copine à la porte. Quand ses gémissements lui parvenaient ou quand il la regardait circuler chez lui, à moitié nue, les mégots de cigarettes tombaient de sa bouche et brûlaient le lino. Ce manège le fatiguait, il devait s’arrêter.

La Mayenne c’est la campagne, l’office HLM lui trouva un petit pavillon dans un quartier résidentiel calme. Le soir de sa première visite dans les ateliers, Casimir attrapa l’annuaire et prit contact avec tous les médecins des environs pour être certain d’obtenir son lot d’anxiolytiques. Ce qu’il avait vu le laissait perplexe. L’outillage était vétuste et autour des machines glandaient des ouvriers attendant la retraite ou un miracle. On lui posa un tas de question, on lui demanda s’il allait payer les « heures sup  » d’il y a deux ans en arrière, les treizièmes mois, les primes de maternité. Il ne pouvait remettre les pieds à Toulouse, il devait se cramponner à cette place.

Son ancienne amie accoucha de jumeaux l’hiver suivant, puis dix mois après d’une petite fille. Casimir sombra dans l’alcoolisme, n’honorant jamais un rendez-vous. Les avocats des clients lésés tombaient sur son répondeur et laissaient des messages par dizaines.

3

Casimir manquait de volonté. Arrivé vers dix heures à son bureau, après avoir salué le personnel, consulté son agenda, il se lançait dans le travail. Au premier coup de fil à donner il avait du mal à respirer, son coeur battait plus vite, trop vite, le désespoir le prenait, il baissait les stores, décrochait le téléphone, fermait à clef et fumait deux paquets de cigarettes attendant que les salariés désertent l’usine. Toutes les heures, ils envoyaient le délégué syndical tambouriner à la porte de son bureau et Casimir ne répondait pas. Seuls, parmi l’ensemble du personnel, Henri Blanc, agent de transit, et sa voisine, Yvonne Bécard, engagée comme femme de ménage, avaient pitié de lui.

Pour accéder au local où travaillait Henri il fallait parcourir un dédale d’échelles. Ce local sombre, situé au-dessus des entrepôts, recevait peu de visiteurs. Les fins de semaine, Casimir sentant le délégué syndical plus hargneux qu’à l’accoutumée, apparaissait au grand jour, faisait quelques visites dans les ateliers et disparaissait chez Henri. La secrétaire montrait son fauteuil vide au syndicaliste et disait il doit être en entrevue quelque part, mais où ? Dans la pénombre de la pièce, Henri et Casimir discutaient de Julie, la femme d’Henri, qui tenait à devenir violoncelliste alors que le plus jeune de leurs enfants venait de naitre et de leur passion pour Kraftwerk et la musique expérimentale germanique, Can, Faust, Neu et Tarwater. Ils estimaient qu’il n’y avait qu’un allemand capable d’être déjanté et arithmétique à la fois. Ils en reparlaient à table quand Henry venait manger chez Casimir, Yvonne les rejoignait en fin de repas. Casimir avait fait l’amour à Yvonne, enfin tenté, car il demeurait impuissant, et il gardait ses chats les soirs où elle se rendait au club des chiffres et des lettres.

Elle venait lui apporter des restes de repas et recevoir un peu d’affection. A cinquante-trois ans, divorcée, elle croyait tenir le compagnon de la fin de ses jours. Le voyant s’enfoncer dans la déprime, elle lui parla d’un gourou qui pour cinq mille euros le stage réparait les âmes. Henri et Casimir s’y inscrivirent et par truchement des hasards Casimir rencontra Françoise Delac, responsable des achats chez Takashi. Malgré la réprobation d’Henri, Casimir envisageait de se rendre à Ecommoy, lieu du siège social de l’entreprise Takashi pour faire affaire avec lui, Francois est le seul à pouvoir m’extirper de ce capharnaüm.

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