A mes risques – Baltimore – extrait Pascal Depresle

Baltimore, en fin d’écriture. En attendant la publication de « Baltimore  » régalez vous avec cet extrait le quatrième

A mes risques
Amérique
Péril en la demeure
Traverser l’océan
Traverser l’océan pour se persuader que oui, il y a un ailleurs, un peu comme la mort semble répondre à la vie. La vie de passage, comme un mauvais colis piégé qui n’aurait pas trouvé preneur.
Croire qu’il fait plus chaud , plus beau, plus jeune ailleurs aussi.
S’imaginer une dernière fois courir, le cœur battant, oublier les nuits blafardes des urgences, les chiens qui pissent aux réverbères des lumières blanches, ces halos clignotants des vitrines sans ouverture.
Emergency.
T’es de l’autre côté, à recompter ta monnaie.
T’es passé comme on passe, hélas, sans regarder autour de toi, sans voir jamais les gens qui vivent à tes pieds, sous tes pieds, ces dégueulasses accrochés à tes pompes qui collent et blurpent à chaque pas, sans toucher les mains tendues, non plus, sans entendre les silences, ces cris des autres qui montent la nuit pour briser l’obscurité d’un hurlement muet.
Un jour, tu sais, en Inde, un maigre cinquantenaire proposait au pied d’un bus qui allait nous mener au somment d’un col souiller un temple qui ne nous attendait pas, proposait un bouquet merveilleux de couleurs contre quelques roupies.
Chasse-le, c’est un mendiant, encore un qui tend la main.
S’ébroue le car qui nous monte haletant au sommet.
S’ouvrent les portes, avec en vue première l’homme couvert de sueur qui tendait son bouquet.
Chasse-le, c’est un mendiant, encore un qui tend la main.
Encore.
Je l’ai vu repartir, pour un autre voyage.
Sans colère ni rancune.
Parce qu’il n’avait pas le choix.
Parce qu’il devait le vendre pour faire manger ses gosses.
Nous étions loin du Taj Mahal, mais j’ai l’image gravée de ma honte de ne l’avoir pas pris pour l’offrir à quiconque voisine.
Emergency.
De l’autre côté de la vie qui m’égare en mots qui, de rails en rails, fausses gares où reposent les mômes trouées à clébards qui vendent leur peau pour endormir leurs veines gonflées.
Alors tu fais semblant, tu distribues des prix, bonnes notes, infliges blâmes et brimades, comme le fait la vie.
Elle, elle est comme ces chimères, elle est comme ces départs qui auraient pu ne jamais voir le jour, elle est comme l’herbe du jardin d’à côté, comme les promesses auxquelles s’accroche alors qu’on sait qu’on ment quand on en prononce les mots.
Pas de ta faute.
T’as jamais pris une main dans la gueule quand il aurait fallu, personne n’ose te dire, t’as cru que c’était ça vivre jour après jour.
Culture de ta violence à sens unique, tu vis dans le jetable, t’en bouffes et t’en dégueules, sûrement que t’en chies aussi, mais c’est jamais toi qui pollues.
Alors parfois tu tombes de haut.
Pas parce qu’un certain, parce qu’une certaine, te ramène à la tronche les morceaux de bois que tu balances, chiens à tes pieds qui se saignent le dos pour mieux rester à quatre pattes.
Non, eux ils sont dressés pour ça, si tu les abandonnes, ils cessent de respirer.
Se tenir debout, tu le sais, c’est presque déjà résister.
Alors tu jettes, et ils rapportent.
Parois l’inverse, il leur suffit juste de rapporter pour que tu balances.
T’es de l’autre côté.
Emergency.
Urgences.
C’est pareil, on s’en bat comme d’une première branlette, la moins chère en fantasmes mais la plus heureuse. Tu vois, pas besoin de traverser l’océan pour se sentir plus riche. Pour se sentir plus ce que tu veux.
T’as fait quoi sinon traverser le miroir ?
Oui, le truc qui réfléchit, qui mène du canapé vers la salle de bains, ou vers ce que tu veux, je n’écris pas en appartement témoin, VRP des mots qui s’allument à me brûler en poussant sous mes doigts, en tapant mon cerveau qui les relie.
Je n’attends jamais l’accusé.
Quel qu’il soit.
Je n’avais pas besoin d’Amérique.
Juste d’une vie.
Disons une vie et demie, pour ne pas recommencer.
Parce qu’elle est.
Elle est ailée aussi, qui vole ta jeunesse, qui te tire les ans, qui te tire la moelle et te suce le jus sans jamais en retour te rendre la moindre pièce.
C’est pas faute d’essayer.
Mais t’as beau tendre la main, t’as jamais la monnaie, celle de l’autre côté.
Celle qui tourne sur elle même, qui tourne, tourne, tourne.
Puis un jour ralentit.
Tombe pile comme il le faut.
Sans que tu saches faire face.
Jamais.
C’est pour ça que je la voulais une et demie.
Par retour de courrier, ou de mail.
Le paraître.
L’être recommandé, accusé.
A la tienne, à ta santé !

Baltimore
Johns Hopkins Hospital 


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