Extérieur jour – Fabian Daurat

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Fabian Daurat


C’est un bel après-midi de printemps. La lumière est généreuse mais douce, une brise légère caresse les visages et s’engouffre dans le feuillage, berçant les branches, entraînant une discrète mais entêtante mélopée qui se mêle au silence profondément recueilli des convives.
L’atmosphère est dense, la nature entière, son panorama, semble avoir épousé la scène. Une petite centaine de personnes sont là, tête basse, rassemblées solennellement à l’orée d’un bois, aux abords de la gendarmerie.

-Frères et soeurs d’arme, chers camarades, mes chers amis, nous sommes réunis ici à l’initiative de monsieur le préfet que je remercie, qui a fait suite, bien sûr, à la demande générale, pour rendre l’hommage à Dolly qui s’impose, pour lui offrir une sépulture digne de sa bravoure, pour l’inhumer comme il se doit.

Un frisson parcourt l’assemblée, c’est presque un murmure mais puissant, ça saisit la poitrine, noue la gorge, dresse les poils sur les bras.
L’orateur est le commandant Rissier, c’est sous son autorité qu’évoluait Dolly. Petit, sec, tendu, enserré dans son costume de cérémonie, sa casquette protocolaire est bien trop large pour sa tête réduite. Visage fermé, regard perdu droit devant dans le vide, l’air habité par sa noble mission, il bombe le torse, contorsion indispensable à sa partition.

– C’est un grand honneur pour moi de prononcer cette oraison funèbre, c’est aussi une grande responsabilité, je l’ai acceptée parce que le brigadier Dalambert me l’a demandé, je voudrais dire à quel point je pense à lui, à la terrible épreuve qu’il doit endurer, je peux affirmer que l’ensemble de la brigade, et bien au-delà, dans nos rangs entiers, se joint à moi avec émotion pour être à vos côtés. Et vous savez que vous pouvez compter sur n’importe qui d’entre nous pour quoi que ce soit que l’on puisse faire.
Alors que le commandant entame le portrait de Dolly, sa fidélité, son courage, sa discipline, sa bienveillance, son abnégation et sa détermination, ses états de service, Dalambert tente de contenir ses larmes mais il ne le peut pas. Il demeure tête baissée, les doigts enfoncés dans les globes oculaires pour juguler la fuite, le long dos courbé. Ce grand et costaud gaillard ténébreux est une voûte en ruine, écroulée sous son propre poids depuis des siècles.
Il est entouré des plus proches camarades aussi que de son épouse et leurs deux jeunes enfants, qui tous connaissaient bien connu Dolly. Personne ne semble savoir comment réagir au terrible tourment du brigadier, fidèle serviteur de l’Etat privé de sa moitié au combat, car Dolly était son binôme. A la fin du discours, une collègue se jette à l’eau :

-Comment te sens-tu Arnaud ?

-Ça va merci…

Il tente de reprendre le dessus pour échanger quelques mots. Aude mérite toute son attention, elle fait la même chose que lui, elle sait ce que c’est.

-Est-ce que tu veux qu’on en parle un peu ?

-Oui, oui. J’ai du mal à le dire parce que ma femme et mes enfants sont là, mais c’est comme si j’avais perdu un membre de ma famille.

-Bien sûr, c’est complètement normal ! Pour moi, oui, c’était un membre de ta famille et c’est hyper naturel que tu aies besoin de tout un processus de deuil.


Elle lui lance un regard plongeant droit au fond des pupilles, lui pénètre l’âme pour la fleurir au parfum de son éperdue sollicitude. Ce baume au coeur le remplit de joie, il oublie un instant la douleur, pendant que son épouse, assise de l’autre côté, le serre contre elle. Ça oui, il est bien entouré.
Aude reprend :

-Je sais que tu te débrouilles très bien tout seul mais tu veux savoir comment, moi, je ferais pour apaiser ma détresse ?
Elle a les cheveux blonds sous sa casquette, attachés en chignon soigné, les joues rondes, une petite bouche avec des lèvres pulpeuses, une douceur naturelle dans l’attitude.

-Oui carrément, biensur je veux savoir.

C’est un beau garçon encore jeune, les traits anguleux mais harmonieux, une gueule, une belle gueule.

-Et bien, moi, je me consolerais entre guillemets.

Elle mime les guillemets d’un mouvement de doigts, en me disant qu’elle savait qu’elle faisait son devoir et que son devoir impliquait le risque d’y laisser sa peau. Mais ce devoir, pour rien au monde elle y aurait renoncé.

-Elle est morte par sa décision, pas la tienne, pas celle de la police ou de l’Etat, la sienne, au nom du devoir que tu lui as appris.

Dalambert fond en larme, il étreint sa femme quelques secondes, semble tout lâcher d’un coup, laissant éclater ses sanglots et se ressaisit l’instant d’après, respirant à fond, inspirant, expirant longuement.

-Oui Aude, tu as tellement raison. Tu sais, Dolly était incroyablement intelligente, il y a des trucs que je n’arrive même pas à expliquer, on était tellement complices.

-Oui j’ai vu ça, moi avec Oscar on travaille encore, il est un peu fou mais très très malin aussi.

-Je suis sûr qu’il va apprendre.

Le brigadier soupire, oui, Dolly a fait son devoir, lui le sien, cette pensée l’apaise, un poids vient de lui être ôté. Il en éprouve beaucoup de reconnaissance envers Aude qui a su trouver les mots. Il déborde d’une joie muette à présent, il sait qu’il a trouvé le salut : le devoir.


Ainsi fut rendue à la terre Dolly, morte au combat, femelle Malinois, tuée par les frères Redaoui retranchés dans un appartement de la Seine-Saint-Denis. C’est au cours de l’assaut que l’animal est tombé sous les balles des terroristes, l’instant d’avant leur propre mort. Il n’y a pas eu de perte humaine du côté de la police, les deux malfrats ont rendu l’âme sous le feu des commandos après avoir fait un carnage dans tout Paris au cours d’une chevauchée suicidaire propre aux kamikazes djihadistes.
Mais ça, c’est une autre histoire.

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