Blues sous le bananier -Henri merle

Elle écoutait mes paroles avec une extrême attention. Très droite, elle se penchait sur moi, serrant les mains.

– Il faut que tu rentres à la maison… ai-je répété pour la vingtième fois, au moins.

Ses mains se sont desserrées, et, avec le langage des signes, elle a dit : « Non, je ne rentrerai pas ! »

C’était au plus profond de la jungle, au pied d’un baobab dont les racines couraient sur le sol comme des serpents pétrifiés. La nuit allait tomber. Les éléphants saluaient la disparition du dieu-soleil par leurs barrissements, les félins anthropophages par des rugissements annonçant l’heure du casse-croute.

– Tu n’es pas heureuse, ici ? ai-je demandé.

La guenon m’a répondu en agitant à nouveau ses mimines poilues à toute vitesse, fallait suivre. Heureusement que j’ai l’habitude.

– C’est pas que je suis malheureuse, mais je m’y ennuie, dans cette jungle. La jungle, y’en à marre, je veux bosser dans un cirque pour ouïr les applaudissements des enfants, je veux passer à la télévision dans les émissions qui font rire les petits d’hommes. La jungle, je m’y ennuie comme trente-six chacals morts.

– Alors tu ne veux pas rentrer à la maison avec papa Tarzan ?

Sheeta la guenon a serré les doigts de sa main droite, sauf le majeur qu’elle a brandi sous mon nez.

-Je ne sais pas ce que ça veut dire. En langage des signes, j’ai quelques lacunes…

Et puis, sautant de liane en liane, Sheeta est partie au-delà des mers pour se frotter à la civilisation. J’ai regagné ma hutte de bambou au sommet du bananier, à la force des bras, à l’aide d’une liane. J’ai bricolé amoureusement un escalier pour Jane, que moi je n’empreinte jamais. Je grimpe toujours, grimper c’est bon pour la santé des biscotos.

Jane allait me servir un bon verre d’alcool de liane-bio pour me remonter le moral et me faire oublier la désertion de Sheeta. Sur la table en cocotier massif, j’ai trouvé ce petit mot :

– Coucou Tarzounet ! Je me barre, marre de repasser tes slips en peau de lion, t’en as étranglé combien, déjà ? pauvres bêtes ! Le synthétique, tu connais pas ? Marre de t’attendre toute la journée à faire le ménage et la vaisselle, pendant que tu sautes de liane en liane en poussant ton cri crétin et strident qui m’empêche de faire la sieste, on t’entend à des kilomètres. Je rejoins le monde civilisé pour vivre une expérience de télé-réalité. Salut l’athlète !

Signé : Jane

Moi y’en a dépérir, moi y’en a régresser, moi y’en a le sentir… À quoi bon moi suivre cours par correspondance pour que Tarzan bien s’exprimer et plus faire honte à Jane ? Tarzan y’en a siffler-bio réserve alcool de liane pour gueule à lui bourrer. Ensuite Tarzan demander à éléphant-messager prévenir docteur Schweitzer m’envoyer aide-ménagère.

Jane, reviens !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s