JE JOUE À ÊTRE – HACÈNE BOUZIANE –

Rentrée des classes maternelles, de l’an de grâce 1880 découverte des livres  » je joue à être « …

La première quinzaine d’école tout juste écoulée vient clore la période de flottement qui succède à ces temps de grandes vacances et de liberté enfantine, mémorables et cruciales pour l’étoffe des souvenirs qui se tissent peu à peu dans leurs petites têtes, qu’elles soient brunes, blondes, rousses, frisées, lisses, crépues ou bien chauves.
Trêve de madeleine de Proust, le petit Arthur Ciel, du haut de ses cinq printemps affectionne pleinement la découverte de ces signes étranges, que s’ingénie à décrypter doucereusement Eglantine, la jolie maîtresse fleurie, de ses yeux bleus verts, au fil des pages agrémentées de dessins savamment descriptifs et colorés, du livre qu’elle tient en mains douces et graciles.
La voix mélodieuse et pénétrante, de la jeune et serviable fonctionnaire de cette troisième république naissante, accentue la visualisation de milles contes, dans l’écoute attentive de ces bouts de choux.
le soleil caressant de cette fin d’automne favorise la rêverie fertile de cette innocente jeunesse républicaine et laïque, sagement assis au pied de leur mentor émérite.
C’est donc ça la lecture s’étonne le petit Arthur, une plongée dans ses propres descriptions imaginaires.
L’odeur de papier cartonné exhalé par cet objet magique l’enivre au plus haut point, l’encre finement calligraphiée, les couleurs pastelles des légendes dessinées, le fascinent intensément, il tourne délicatement chacune de ces pages offertes à l’avidité de ses sens chastes et purs.
C’est donc ça les livres, absorbé par cette découverte sous forme de trésor insoupçonné, il butine tour à tour le vaste champ d’ouvrages illustrés que recèle la généreuse bibliothèque de la classe.
Eglantine prévenante instigatrice de cet événement singulier, le sourire aux lèvres vint à le sortir délicatement de sa transe cognitive.
 » Alors Arthur, les livres seraient-ils aussi bon qu’un grand gourmand comme toi en oublierait son moelleux pains au chocolat ? « 
Arthur tel un planteur en fin de course se pose finement dans la réalité provisoirement mise entre parenthèses.
 » Maîtresse, quand je serais grand comme toi, je fabriquerais tout plein de livres, pour les enfants, les papas, les mamans, pour tout plein de gens et même pour les animaux.
 » Allons Arthur, tu sais bien que les animaux ne savent pas lire, mais je reconnais tout de même ta générosité, de vouloir offrir au plus grand nombre tes futurs talents. « 
Les enfants ont un sens inné de l’universel, se dit-elle en elle-même.
 » Maitresse, peut-être que les bêtes ne peuvent pas lire, mais elles savent écouter. « 
Eglantine sourit confusément  » mais pour l’heure, mon cher petit arthur tu te dois de bien travailler à l’école pour apprendre parfaitement à lire st surtout à écrire « , cette recommandation se signa par un regard bleu vert des plus complice.
La jeune institutrice, aguerrie à son métier proposa dès le lendemain une nouvelle séance de lecture.
Cette fois elle opta pour un livre amusant et pédagogique intitulé :  » je joue à être pompier, médecin, président, cowboy, mécanicien, policier, maître d’école…. » Toute une série de nobles occupations se présentait en thématiques illustrées, à l’instance attentive des petits chérubins ( quoique certains futurs démons, comme le petit Adolphe H ).

Elle conclut sa séance par un tour de table, pour permettre l’expression libre de chacun de ses élèves, en ce qui concerne leurs vocations futures, réelles, imaginaires, voir utopiques, en matière de métiers.
Après moult descriptions de futurs infirmières, pompiers, policiers, médecins, militaires, jardiniers, conducteurs de trains, alpinistes, cuisinières, couturières, boulangers, présidents, dictateurs…et autres vocations particulières, ce fut le tour du petit Arthur, de retenir l’attention de son auditoire juvénile, d’un ton des plus sérieux, il exprima sa vocation future, ainsi :
 » Moi, c’est clair, comme de l’encre sympathique, haute en couleurs, je ne vous ferais pas un dessin à dessein, plus tard je serais, quoi qu’il m’en coûte, peintre le jour et écrivain poète la nuit « .
Un silence pigmenté de solennité plana majestueusement dans l’entièreté de l’espace de cette petite classe forèzienne, consacrée à cette temporalité particulière de la prime scolarité, d’une poignée de gamins issus pour la plus part des basses classes de la populace.
la maîtresse de séance, en vertueuse magistère dissimula son étonnement face à un tel phrasé tellement empli d’assurance géniale, surtout tel que sorti de la bouche d’un tout jeune enfant.
A y voir de plus près, se dit-elle, c’est étonnement vrai que la noirceur d’un tel regard hypnotisant, aux yeux grands ouverts sur le monde, ne peut provenir que d’un esprit de génie, même corps et âmes immatures.
en l’espace de quelques années, pleines et entières, Arthur décryptait seul l’ensemble des livres de la bibliothèque de la petite classe campagnarde.
Si bien qu’a l’approche de noël, il en avait reproduit sur son ardoise de fortune, une vulgaire lauze échouée d’un quelconque toit de bergerie, l’ensemble des signes lus ça et là au gré de ses envolées de prime littérature. Vers l’épiphanie il avait reproduit multiples bestiaires et autres scènes d’aventures, sur les murs de la pauvre demeure familiale.
Arthur vivait chichement auprès d’une pauvresse célibataire en guise de mère, leur seule fortune L’Amour er à présent l’indéniable incarnation d’un des plus hauts esprits du siècle et tout le déploiement de son propre talent ainsi fructifié.
Eglantine, sage platonicienne se chargea sans plus tarder d’accompagner et de protéger la précocité d’un tel prodige, sans autre souci que la transmission d’une connaissance à fortes tenir philosophique, entrecoupée d’histoire de l’Art.
Arthur suscitait la fascination , autour de lui sans aucune extravagance, il laissait son enfance déployer tous ses charmes, des plus ordinaires aux plus transcendants.
Aimant et aimé de tous, malgré sa précocité en matière d’oeuvres poétiques illustrées de peintures singulières, il voguait tranquillement vers la luminescence d’une adolescence.
Eglantine tenait discrètement son rôle de précepteur artistique, généreuse de coeur, en bon mécène, elle évitait par maintes attentions de dons de tout nature, destiné à son jeune élève surdoué, ainsi qu’à sa pauvresse de mère les affres de la misère qui se traduisait, pour les gnes de telles conditions sociales par une dure et courte vie prolétaire, en ces temps de révolution industrielle.
Même si la gente bourgeoisie criait au scandale, Eglantine faisait corps coûte que coûte, aux promesses de génie de la part de son protégé.
L’intuition et les attentions soutenues de la noble maîtresse d’école, portèrent leurs fruits.
Arthur à peine âgé de quatorze années remportait toute une série de concours poétiques et littéraires nationaux, les salons romantiques parisiens et berlinois se battaient pour être honorés de sa géniale compagnie. Il s’en amusait finement, s’essayant à de vertigineuses joutes oratoires, avec la somme intellectuelle de cette fin de dix neuvième siècle. Toujours couronné de succès, il s’en retournait avec le génial et doux dingue peintre émigré hollandais, son nouvel ami Vincent V.G, devenu entre temps le grand amour de la belle et sereine Eglantine.
Elle veillait telle une bonne mère sur ces deux âmes éprises de liberté, sans concession partisane.
Vincent et Arthur de longues journées durant se défiaient mutuellement et amicalement, au travers d’une interprétation d’expressions libres, nouvelles, colorées à même la toile, en plein champs et en de multiples endroits insolites, offrants ainsi à la postérité, des centaines de peintures inclassables, en témoignages de l’essence de toute une époque, prélude d’une entrée de notre humanité dans son cycle historique, des plus sombres
Puis vinrent les désillusions, la mort prématurée et pleine de folie de l’ami Vincent, suivit de peu par les atrocités d’une guerre à fortes teneurs industrielles.
La gentillesse vertueuse d’Eglantine se fana au final d’une grippe espagnole insidieusement contractée, à la suite de vielles de veilles intensives au chevet de la pauvresse mère d’Arthur.
Ce dernier désillusionné comme un jésus souffrant sur sa croix, entraîna son âme libertaire, bien au dela de la  cruauté mécanique de ce début de vingtième siècle, vers des cieux plus orientaux.
Après s’être débarrassé de tous droits d’auteurs, en matière d’oeuvres, auprès d’instances populaires et caritatives, il embarqua incognito pour Bombay aux Indes muni de quelques toiles vierges et autres matériels de peinture et d’écriture, pour ne plus jamais honorer de son corps cette sinistre Europe.
La légende dit qu’aprés s’être acquitté parfaitement de son rôle de maître artisan et copiste en matière de Védas, auprès d’hindous subjugués par ce génie universel, il finit sa vie détaché de ce monde, en qualité de sage et ascète perdu au fin fond du Cachemire.
Ses oeuvres littéraires et poétiques nombreuses sont publiées dans la Pléiade et ses toiles accrochées au musée d’Orsay de Paris, juste à proximité de celles de son complice Vincent V.G, retiennent l’attention de millions de visiteurs.
Et toi petiot à quoi rêves-tu aux sons des mots dits et lus de ta maîtresse d’école ?
que ton rêve ne s’étiole point, au gré des errances numériques et médiatiques trompeuses, de cette fin de l’Art que personne ne possède !

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