Françoise Salat Dufal : Deux fois deux plis plats…


Il y a 28 ans… Un jeudi également. À l’heure de l’apéro, après leur journée de travail, deux cinquièmes des Municipaux, disent OUI, au Maire, qui les a embauchés, l’une en 1982, l’autre en 1984. Arbitrant ainsi leur destin… Cet important matin, Elle a couché en tremblant, l’acte de mariage sur les deux registres d’État Civil ; rempli le livret de famille… n’a pas oublié les extraits. Une bonne dizaine, à cœur sûr ! JC et Françoise se sont pris pour époux… En mairie, on n’évoque pas le pire et le meilleur…
Si Lucien Chastel avait recruté quelqu’un d’autre, à l’heure actuelle, Elle serait peut-être en train de faire tourner en bourrique un autre pauvre malheureux. Parce qu’Il aurait acheté du Comté, à Aldi, délicieux certes, mais nul besoin, avec quatre tranches d’avance ? Ou des petites boites de maïs, par lot de trois, déjà surnuméraires dans la resserre.
Elle ne peut même pas le disputer, ce Lucien Chastel ; il a abandonné bien trop tôt son pays, et ses amis si nombreux, désormais vieux orphelins. Parfois, Elle se rend sur sa tombe où il repose aux côtés de son Hélène, décédée la même année. Qu’Hélène est belle… Ils se sourient à jamais, aux déambulants mémoriels également… Un maire exceptionnel, pendant plusieurs mandatures. Dévoué… Discret… Diligent… Disponible… Doué… Digne… Ben quoi, si on peut plus jouer avec les mots maintenant, croyez bien, difficile d’en trouver davantage qui commence par D, définissant bien Lucien. Euh, n’oublions pas Désintéressé… Trop facile de vouer aux gémonies le présent, simplement en portant le Passé au pinacle… Surtout quand c’est unanimement mérité…
Un quart de siècle auparavant, pour son premier mariage, forcé, par des parents couverts de cendres car Elle était mineure ; ils offrirent la robe, le moins qu’ils puissent faire ; détestant l’hypocrisie, comme pour narguer celui qui avait moqué son cadet, lequel ne comprit rien, « ta frangine a choppé le ballon », Elle la choisit bleu ciel, la couleur de la Vierge ; ce qui n’était plus trop son cas… Une toilette ample, avec un pli plat de chaque côté, en prévision. Une veste mouette en beau drap, un minuscule cube noir verni, pour un mouchoir…
Elle n’a jamais eu de robe blanche, jamais eu de bouquet de la mariée… Elle laissa sa chevelure châtaine flotter librement. Alors, pensez donc, un voile…
Pourtant, voilà, comment son premier mari, mettant le genou à terre, demanda sa main… Ah, le côté romantique vous plairait bien, et bien non, voici la vérité toute crue :
⸺ Denis, je suis enceinte de plus de deux mois, ils m’ont averti si tu te maries pas avec moi, ils porteront plainte contre toi, pour détournement de mineur…
Lui aussi, bien qu’âgé de 24 ans, était mineur, mais de fond, dans une mine toute irisée, de spath fluor…. Sur les anciennes terres du Héros du Nouveau Monde… Elle n’apprit que bien plus tard, au 21ième siècle, l’existence, en ces lieux, d’une arrière-grand-tante, avec deux fils sans père… Elle ignorait les origines du côté maternel, dans ce patelin, où ils habitaient, seulement depuis cinq ans… Après la mutation de son père, receveur à la Poste, ou aux PTT, ou aux Postes et Télécommunications… Au centre du Bourg ; dénommée désormais Place Georges-Washington ! Des poissons rouges et noirs frétillent dans la fontaine…
Condamnée à revivre, le passé tenu secret ?
En octobre 69, une neuvaine de convives, à Chanteuges, chez la Marie, une fine cuisinière, langouste et omelette norvégienne maison. Un délice, la première fois qu’Elle mangeait des mets si délicieux.
Sa mère faisait la tête, comme à son ordinaire, seules ses motivations variaient ; ce jour-là, en plus du dauphin malade, de la grand-mère qui évitait la corvée, pour le soigner, elle se mésalliait… des petits paysans ; elle aurait préféré un engrossement fonctionnaire, pourquoi pas un instituteur, voire sécuritaire, un gendarme pourquoi non.
Quant à Philomène, dite Maria, sa belle-mère, une brave et sainte veuve, elle aurait préféré être derrière ses cinq vaches avec son livre de Prières, ou faire des fagots de frênes pour ses chèvres en hiver.
Impressions d’un repas d’enterrement. La condamnée aurait préféré, y tenir le premier rôle… Au moins, quelqu’un aurait peut-être pensé du bien d’Elle, ou même exprimé quelque bonne parole.
Ce 19 août 1993, des dix-sept invités, six ont levé le camp, quatre ne sont plus très frais, dont les héros du jour ; sa témoin, ils ne la voient plus ; les autres étaient très jeunes… Ils le sont un peu moins. Le fils va sur ses 29 ans… Le Maire et sa Mairesse, {on disait ainsi alors, vite à vos dicos si un doute}, leur avaient fait l’honneur d’accepter l’invitation. Lucien chassait avec le marié… Nul n’est parfait, pas vrai ?
Le repas des noces, à la ferme Auberge d’Ally, dans la Montagne, où ils élèvent toujours leurs saucissons, leurs jambons, leurs rôtis, leurs pommes de terre, leurs tartes aux pommes, leurs glaces aux baies des grands bois… Personne ne fut vraiment joyeux, car onze jours auparavant, des amis ont perdu deux de leurs enfants, de 15 et 18 ans, dans un accident. Personne ne chanta. La salle était privatisée, des touristes ont demandé à souper, ils ont accepté… Quelque part, Elle conserve encore la facture… peut-être dans la boite de biscuits en fer vert, avec les petits documents médicaux… Leurs carnets de santé…
Ça aurait pu être un enterrement, la mariée était presque toute en noir, un haut en pure soie, 100 % polyester brillant, finement gansé de violet et jaune, aux emmanchures. Elle l’a porté durant des années. Une jupe noire. Elégance attestée par La Redoute ou les Trois suisses. Une assez jolie veste légère blanc crème, avec deux plis plats au dos, achetée d’occasion, Vinted avant l’heure, sur les conseils d’une classarde de JC…
JC, deux jours plus tôt, avait passé les 53 ans… Elle, dix de moins. Depuis, ça n’a pas changé…
Elle n’a jamais eu de bague de fiançailles non plus…
Si on ne peut plus pleurnicher sur un sort, à tout le moins, enviable, pour l’anniversaire d’un second mariage…
Entre les deux mariages… Bref, une autre vie, une autre histoire, une autre décennie…

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