Jean Diharsce – Clochard et orgueilleux de l’être.

Il y a bien longtemps, dans les jours flamboyants du début des années 70, je traînais très souvent dans la rue Mouffetard, près de la Contrescarpe. C’était un temps où l’on prenait du temps. Sur un banc, le midi, il y avait Charlot quelques heures durant, sa gitane maïs, son Castelvin plastique, et l’inlassable patience qu’il passait à façonner un quignon de pain en boulettes bien rondes, pour nourrir les pigeons.
Clochard et orgueilleux de l’être.
Nous nous parlions un peu, parfois, de solitude à solitude. Sa voix rauque souvent grasseyait dans les rires. Il racontait de tout, l’impasse un peu plus loin, où il dormait le soir, mon pullmann, disait-il. Comme on fait un tableau, d’esquisses en esquisses, (moi, je voulais savoir), j’ai entendu cet homme, professeur de philo, en bout de cinquantaine, qui s’était arrêté un peu avant Camus, en désespoir de femme.
« Tu vois, gamin, il y a un temps, tu ne le vois pas venir, où d’un coup, tu laisses tout tomber, tu ne veux plus te battre. Tu ne peux plus, tu n’as plus l’énergie. Tu lâches. Tu as passé ta vie à vouloir être beau, à faire des cadeaux, à aimer comme un roi. Et un jour tout s’en va. Tu sais, comme un enfant le sent, que ce n’est pas pour toi. Qu’on ne veut pas de toi. Que nul ne t’aimera pour le meilleur de toi. Tu hésites encore un peu. Tu prends ton chien et tu t’en vas. C’est le temps précis de la bascule. Le seul regret que j’ai c’est de n’avoir pas appris l’accordéon ».
Je ne sais pas ce qu’essuyait le revers de sa manche sur sa joue ce jour-là…Les pigeons, impatients, demandaient leur pitance. Un jour, il n’est plus revenu et je n’en ai rien su. La vie banale, la mienne, a fait le reste.
Il est des temps, parfois, bien plus récents, debout contre la vitre, à regarder plus bas des ponts et leurs dessous, des ciels et leurs promesses, entendre une chanson d’accordéon qui parle d’amoureux, que tu connais par cœur, tous ces mots te reviennent comme une déchirure, tu vois le fil ténu qui te sert de boussole, l’intérieur qui s’effondre, tu voudrais te coucher et parler aux pigeons. Juste ne plus penser, raconter à quelqu’un, devenir transparent. Surtout ne plus te battre quand rien ne sert de rien. Ne plus rien dire, en fin.
Il n’y a plus de bancs dessus la Contrescarpe.
« Gamin, tu n’oublies pas, demain, mon rouquin, c’est du 11… »


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