L’enfant invisible – Chapitre 8 – de Catherine Balaÿ

L'enfant invisible
Illustration: Cham

Mes doigts qui courent sur son doux ventre.

Mon amour pour toujours.

Chant fou d’oiseau qui dézingue la folie.

Léa chantonne dans sa tête, une douce chanson d’enfance.

Elle rit aux abois, rit aux abats.

Yann la regarde, sourire mi-figue – mi-raisin.

Aime.

Piège. Enfanté.

Délire.

Annuler le dégel.

Cœurs à fendre, cœurs fendus, cœurs lovés…

Amours…

Yann prend Léa dans ses bras.

Elle grossit mon vieux! Elle grossit!

Elle se sent cocotte en pâte.

Yann la pourtour de ses bras.

Elle se susurre près de lui. Il la protège de ses armes affolées. La petite fille.

La grande fille.

La femme.

Une foule entre eux.

Cris de joie de convois qui mènent à l’abattoir. Grise mine.

Enfant en creux.

Enfance en creux. Mort d’un rêve. Rêve éveillé.

Léa est une petite poupée. Qui rougit, qui rugit, qui attaque des chansons d’amour.

Elle rêve d’un appart. D’un mariage. Je love ma tête dans le cou de Yann.

Oubli. Instinct. Souvenir.

L’homme de mon enfant invisible n’est plus.

L’instant est présent.

Le présent est Yann.

Elle s’écarte en tapant des pieds. La musique la rejoint. Yann a des yeux de velours, il est beaucoup plus vivant que tout bébé endormi. Il est beaucoup plus vivant que toute personne qu’a connu Léa.

Yann a accompagné ses doutes, ses interrogations, ses peurs, avec sa propre peur en bandoulière, et sa sincérité.

Elle l’aime.

Et ça grouille, et ça gigote de partout.

Parfois certains rêves s’abîment dans les dédales de l’avenir. Ou si ce n’est du passé.

La confiance est au bout.

Elle lui fera confiance à vie.

Elle se découvre dans un avenir. Il faut trouver la bonne distance. Tout est musique. Tout est danse. Tout est chant. Elle s’épanouit. Tout prend des douceurs.

Doucement. Dans ses bras. Regarder les chaînes d’histoire avec lui, à la télé.

Les émissions de télé-réalité pour moi. Je bannis l’émission « Les mamans belles et jolies ».

Petite moue amène de Yann.

Coquine et sensuelle.

Puis, Yann improvise une danse de zoulou.

Il danse, son torse.

Ils dansent ses reins.

Elle danse la vie.

Y a comme un goût de déjà vu, dans cet amour qui s’abandonne.

Y a comme un air d’inconnu aussi.

Corps à corps.

Son corps à lui dans son corps.

Corps sur son corps.

Y a comme un goût de jamais vu dans son étreinte amoureuse.

Y a comme un jeu de soumission, de domination.

D’assouplissement par des jeux horizontaux.

Y a comme un puits qui mène à un trésor, dans cette danse entre leurs deux esprits et leurs deux corps.

Entre leurs deux cœurs.

Y a un homme et une femme.

Une femme qui quitte son enfance.

« Bébé ! Tu te couches ? Il est tard. »

Le seul quincaillier de Sainté soupire.

Quel ton péremptoire et impérieux. Il va lui faire sa fête !

Chic, murmure-t-elle.

Comme une danse en elle. Un ruisseau qui s’épanche.

Fluide.

Dynamisme.

C’est le bordel à fond dans leur petit appart.

Léa vient néanmoins de passer la serpillière dans la cuisine. Pour le reste ? Bo, ça attendra demain.

Y a comme une fillette en eux, entre eux.

Qui grince qui prie et qui crie.

Elle n’existera jamais.

Toujours ouvrir la porte des possibles.

Cet air câlin ce sourire fraise espiègle sur la frimousse de ce petit garçon, c’est le mien, c’est le tien. De cette petite coquine qui s’appelle la vie et qui pète et qui rote. Une malotrue qui réclame son droit à l’existence.

Elle en péterait d’indignation.

Léa s’assoupit dans le grand lit des retrouvailles.

Encore un doute subsiste.

C’est ce que permet la danse.

Plus jamais elle ne se croira vraiment amarrée.

Nulle question d’époux ou de mari. Question d’engagement. C’est son cœur qu’elle accroche au sien, comme un bonjour qui recommencerait chaque matin. Ça tangue souvent, un bateau qui veut visiter de lointaines contrées. Ça tangue.

C’est un tango de cœur à cœur. C’est un voyage qui peut durer longtemps si longtemps.

D’aussi loin que je me souvienne ta peau contre ma peau.

Mon marin d’eau douce salée.

Léa sourit. Elle rit même. Tout contre Yann elle se repose et son corps exulte, elle trouve une harmonie dans cette mélodie.

Le canot avance sur les roulis. Les vagues sont fortes. Je connais des bateaux…, dit le poète.

Faut dire la vérité.

Léa avance au large.

Sur la mer. Mer de ses soucis de son fol amour de son oubli.

Léa va manger des noix pendant que Yann regarde la télé. Elle ne parvient pas à être trop loin de lui.

À ses côtés. À ses côtés il viendra s’échouer.

Ses ronflements l’apaisent.

Osera-t-elle lui montrer qu’elle l’aime à en crever et qu’elle a besoin de lui.

À ses côtés il viendra s’allonger.

Sans lui, Léa a peur du noir. Lumière allumée dans la nuit.

Ses ronflements l’apaisent.

Même pas peur.

***

Le chapitre. À clore. Quarante-cinq ans et plus d’enfants. Quarante-cinq ans et sans enfant. Clore le chapitre. Définitivement. « Je t’aime », dit la petite souris.

Léa fredonne, susurre une douce chanson, à l’oreille de son chéri.

Un ancien collègue a rappelé Léa:

« Dis, ça te dirait de reprendre du service? »

« Tu veux dire, comme kiné? »

« Oui. »

Léa a réfléchi. Elle a demandé à Yann: « Tu crois? »

Yann lui a dit: « Que quoi? »

Léa a répondu: « Que je suis capable?… »

Yann a détourné le regard. Que de questions semblant cruciales. Toujours, cruciales.

Léa n’a pas insisté. Yann l’a oubliée déjà.

Léa a bredouillé. Son cœur a tressauté.

Son cœur a tressailli dans sa poitrine.

Revivre du fredonnement de ses mains moites sur le corps tendre de quelques âmes.

Revivre. Vivre! Bon sang.

Se nourrir de vie! De tendresse.

Yann s’est retourné sur elle. Il lui a fredonné une douce chanson qui disait: « Vis, vis mon amour. Tu le mérites, ce bonheur. Je ne dis pas que ce sera toujours rose, ma chérie. (Yann l’appelle souvent « ma chérie »). Il y aura des hauts, et des bas. Des cas insolubles. Des gens qui ne t’aimeront pas, qui te le feront sentir. Tu seras gênée. Tu te tordras sur ton siège de kiné. Tu diras: « Le temps, il est beau le temps. » Tu diras: « Je vous fais mal? Un peu plus à droite, là, ça va mieux? »

Toutes ces choses, ma chérie, qu’il faudra apprendre. Toutes ces chairs à caresser, à polir, à apprivoiser, à guérir, à soigner, ma chérie. Il est temps pour toi de te lancer à nouveau dans le bain de la vie… Ne crains pas… Je suis là. »

Léa a senti sa chair se tordre. Un nœud dans son ventre se former. Et elle a eu peur. Une sacrée frousse.

Et en même temps, une envie, une hâte, un bonheur.

Tout, entremêlé. Emmêlés, les sentiments! Emmêlées les joies, les peines! Tout, azimuté!

Elle a laissé le point d’exclamation résonner dans sa vie. Une vie de partage et de caresses. Et une sacrée frousse aussi. Serai-je à la hauteur?

« C’est ton domaine! Tu as fait ce métier pendant dix ans! » lui a susurré Yann.

« Il faut que tu te donnes les moyens de réussir. Ma chérie. »

Léa a lâché les mains. Elle a posé ses pieds bien à plat sur le sol. Sensation de toucher de l’herbe, de l’herbe comme une mousse, tendre et tout, et elle a chantonné ou plutôt, son cœur a chantonné. Une mélopée douce et subtile. Impossible à décrire. Une mélopée de bonheur cru et avide de chairs et de rencontres. Elle a senti le regard de Yann posé sur elle et elle a su que ça y était.

*

Léa déboutonne la ceinture de son pantalon et ouvre la fermeture éclair. Assise comme elle est, elle veut respirer. Sentir la brise entrer, lui caresser les cheveux.

Et péter, mon vieux, rugir de joie.

Regarder les lumières au loin qui s’acheminent, qui lui disent « coucou ».

Léa adore entendre les « coucou » dans les rues de sa ville.

Retrouver son T1. Son îlot. Ranger. Et être si bien. S’être créé un nid, ailleurs. Quelque part.

Dans son cœur.

Il paraît que le cœur existe, qu’il est fort mais faible. Que plus il se fait fragile, plus il peut se nourrir.

Léa réfléchit : il paraît que j’ai un cœur !?

Léa passe l’éponge sur la table. Elle s’agenouille vers sa table basse.

Parfois, elle aimerait quitter ses contingences. Quitter ses frontières. Partir au-delà. Partir au-delà de sa peau.

Mais rien n’est plus beau que la peau. Rien n’est plus tendre que la peau. Rien n’est plus fort que la peau. Tout s’expatrie sur la peau. Tout s’y imprime. Tout prend des couleurs, se forme dans sa peau.

Le corps est son salut. Vous avez dit « le cœur » ?

Léa touche ses avant-bras, caresse ses cheveux, frotte sa jambe gauche d’un mouvement lent et longanime. Longanime, cela veut dire généreux. C’est un peu le mix de long et unanime.

Sauf ce «A» au milieu qui débute une histoire.

Pas de rage aujourd’hui. L’Acceptation. Léa a quitté pour un temps la quincaillerie de Yann et son appart au-dessus pour se retrouver dans son T1 à elle.

Son homme. L’homme qu’elle aime, l’homme qu’elle rêve – dont elle a tant rêvé. Son homme est en train de lui tricoter une histoire.

Léa ne sait pas trop qu’en faire, de cette histoire. Est-ce une histoire de fée ? Est-ce une histoire de haine ? Une histoire pour rigoler ?

Une histoire pour charmer ? Une histoire pour aimer ?

Léa est en repos. L’histoire se détricote.

Léa, le cœur de Léa bat plat et s’arrime.

Malgré le manque d’enfant, elle y trouve des couleurs, à son T1.

Elle peut s’y poser. Le danger est loin.

Léa aimerait appeler Yann, sur son fixe de quincaillerie. Lui demander, en prenant une voix haut perchée : « Bonjour Monsieur, auriez-vous une cafetière high-tech. Comment ça non ? Mais on m’a pourtant affirmé que vous étiez le seul quincaillier de cette ville ? Comment pouvons-nous faire si même l’unique quincaillier de la ville ne vend pas de cafetière high-tech ? Vous ne pouvez pas en acquérir une ?… Je vous aime, Monsieur. Pardonnez-moi. »

Léa rigole, elle rigole. Et Yann, qu’en dit-il ?

Il raccroche. Décontenancé. Pas de cafetière high-tech. Non. Désolé madame.

L’amour ça prend au cœur et ça rassure. Ça donne des couleurs, et ça fait passer des caps.

Léa respire.

L’amour, y a que ça de vrai.

Léa respire.

L’amour. L’amour d’un homme c’est plus beau peut-être que l’amour d’un enfant. Plus fragile aussi.

Ne pas lâcher le fil.

De nos jours, l’amour a la ritournelle en balade.

A le chant en poupe.

A peur de sa fin, de galoper ailleurs, de trouver d’autres cœurs à aimer.

Peut-on s’engager. À vie. Et y croire ?

Peut-on prendre en compte notre propre fragilité. De cœur. Et celle des autres.

Rien n’est stable. Tout est mouvant, plutôt. Oui, c’est plus sûr de l’exprimer comme ça.

Le lien est une bien étrange chose. Qui se soude qui se casse qui se meut qui disparaît qui peut revenir dans sa tête tout contre, comme une petite ritournelle amie dont on se souviendrait.

« J’aime cette histoire » dit Léa.

« Bravo Yann, tu me construis un beau roman. »

Léa est une femme sans enfant.

Elle croyait vraiment qu’elle pourrait en avoir si elle rencontrait un homme fort, équilibré, et qu’elle aimerait à la folie et qui l’aimerait aussi.

Mais non. Il y a des femmes, Monsieur, qui ne peuvent, qui ne veulent ou ne peuvent, enfanter.

Pauvres folles, égarées. Incomplètes.

Mais plus fortes aussi. D’avoir renoncé. Par peur de leur propre violence. D’avoir renoncé à l’enfant.

La fatigue. Le trou dans la peau. L’impossibilité psychique et physique de donner la vie. Cette terre inconnue.

Ceci est un manifeste ! Pour les femmes qui ne peuvent enfanter. Comme une case en moins. Comme un bordel en plus. Comme ce T1 où Léa se réfugie aujourd’hui. Et où elle boit, mon vieux.

Encore une fois, elle cherche à se remplir.

Peut-être pour pleurer d’en bas.

Ce qui manque à Léa. C’est une peau.

Pouvoir se séparer et ne pas se perdre en route.

Ce soir, pour ne pas s’égarer, elle pose tous ces mots sur le papier. Quand donc avons-nous compris que l’autre pouvait nous envelopper, nous envelopper au point de nous rassurer.

Vaste question. Vaste problème.

Léa explore sa peur enracinée. Cette peur qui la fait dépendre des autres, se laisser malmener, se laisser manipuler. Pas respecter.

C’est important d’avoir un lieu où se calfeutrer. Un lieu à soi. Pour soi.

C’est une drôle d’histoire que Yann lui raconte ce soir.

L’histoire d’une jeune femme perdue sans ses parents, n’ayant pas coupé les ponts. Trop proche que ça en est violent. Incapable de se mouvoir sans un tuteur. Elle a appris à prendre des autres.

À se gaver d’affection à droite et à gauche.

Elle est d’une ingratitude extrême. Prend mais donne si peu. Elle veut finir d’être construite.

Avant, elle voulait finir d’être construite pour son enfant. L’enfant, il s’évapore. Elle n’est pas capable d’en avoir un.

La lumière arrondit les angles et soupèse l’ensemble.

Qu’est-ce qu’aimer un enfant ?

Qu’est-ce qu’avoir un enfant ?

C’est porter la vie en son sein et l’accueillir, lui donner un avenir, tenir l’avenir à portée de main, l’avenir si fragile et si prometteur à la fois

Qu’est-ce que renoncer à l’enfant ?

C’est peut-être vivre séparé de ses parents. Léa a écrit « ses enfants » au lieu de « ses parents ».

Léa rigole. C’est vrai qu’en tant qu’aînée, elle a peut-être aidé ses parents à accoucher d’eux-mêmes. Et cette idée, ce renversement des situations l’apaise. Elle a eu son rôle. Son rôle à jouer. Dans sa famille.

Elle doit beaucoup à ses parents mais certainement ils lui doivent beaucoup aussi. Chut ! Elle n’en dira pas plus.

Yann vient de l’appeler : « Dis, lui susurre-t-il, tu viens, mon amour? »

Alors, c’est ça, exister ?

Dans la séparation, une pensée, un appel.

Léa lâche le stylo qui hante sa main. Les mots forment une peau. Les caresses peut-être plus. Les caresses touchent et marquent. Les mots restent. C’est un miracle !

*

Plie. Pliée de rire. Sourire, soulagée. Escamotée, la fin. Oubliée.

Je regarde la dame aux yeux ronds. Elle me susurre une douce comptine. Elle la suscite. Elle me fait des ronds dans l’eau. Murmures de bruit morts. Fruit défendu et ronds dans l’eau. Frissons. Glaçon. Soupir. Fruit.

Je pousse la porte du jardin et j’escamote la fin. Je rue dans les brancards. Je rudoie ma mère. Je lui dis « Tu ». Tu vois ? Tue-moi. J’ai pas les ailes pour voler assez haut pour toucher le Bon Dieu. Pour glisser sur son dos.

J’ai dit à ma mère que je ne me sentais pas aimée d’elle. Ma mère. Ma maman. Ma dame de cœur qui pique. Pique et cœur, et trèfle sur le carreau.

Pique et cœur et trèfle à carreau.

Ma maman de cœur rougit. Je ne le lui avais pas dit, et mon cœur, et tout ça, et ma rue aux abois.

Je pousse la porte du jardin et j’escamote la fin.

Soulagement. Sans fin. J’ai faim.

J’ai faim de dormir de m’allonger de soupirer de m’enorgueillir de m’oublier.

Je pousse la porte et qu’est-ce que j’y vois? Ma mère aux abats. Elle tire sur la machette. Elle couple. Elle sarcle. Elle déchiquette. Elle rumine avec soin. Ma mère ne me sait pas. Elle ne m’aime pas. Elle ne me sait pas. Et je ne sais pas pourquoi.

Je regarde son regard. C’est un regard oublieux. C’est un regard rieur. C’est un regard charmeur et charmant. C’est ma maman.

Ma maman ne sait pas les mots qui enveloppent, ou si peu. Ma maman ne sait pas me voir.

Elle ne me voit pas. Alors je fais semblant de la croire. De croire que je suis un ruisseau qui ruisselle dans les mots. De croire que je suis un fluide qui dégouline et qui passe, sans frontières, sans arrière, sans arrière-pensée.

Et je trouve ma loi dans ces quelques signes-là. Partagés. Je me trouve en pointillés dans les rimes de mes poésies inventées. Je me découvre.

Je me quitte pour aller faire le marché. Léa rentre dans le magasin. L’épicier est en train de ranger les rayonnages à l’intérieur du magasin. Elle quitte le domicile. Elle choisit un légume. Les rayonnages à l’intérieur. Il faut lever le nez pour choisir. Il faut choisir. Elle prend trois aubergines. Elle va préparer une bonne ratatouille pour Yann. Elle va pas se gêner, tiens.

Elle épluche la première aubergine. Sans sentiments. Au scalpel. Puis elle la taille au couteau en mini morceaux, en mini cubes. Elle fourre le tout dans la grande poêle. Le temps chante autour. Elle prépare. Elle fait mijoter. La cuillère en bois pour remuer la sauce. Qui dégouline. Les morceaux sont devenus plus liquides. Plus mous. Plus tendres.

Yann rentre. Léa enlève son tablier.

– Ça sent bon, qu’il dit.

Léa sourit.

– Je sais, qu’elle dit.

– Qu’est-ce que tu m’as préparé? avance-t-il. Ça sent la ratatouille.

Il sort sa langue et se lèche les babines.

Le doux bruit des aliments qui mijotent. Un doux chant de jazzman en fond sonore. Le verre de martini à la main. Nos deux amoureux jubilent. La maison est remplie de bonheur.

Léa se découvre un appétit de moineau. Léa ne sait plus son mot. Le mot qui la dit, la révèle, qui peut interpeller. Elle s’assoit dans le canapé.

Parfois, la nuit, elle passe la porte. La porte du jardin, porte de ses secrets. Elle y découvre un toit et une cheminée. Roule sur le plancher. S’abîme se pose se cale et se calfeutre. Elle s’aime bien. Dans ces oublis-là. Dans ces nids de la vie. Elle monte une tente. Un toit. Un abri. Et là, elle peut tout imaginer. Que le ciel est bleu, la cabane enfantée. Elle parcourt les murs de toile de la tente fermée.

Elle s’endort.

Il est rare qu’elle sorte du jardin embaumé. Il est rare qu’elle se laisse entraîner. Loin de chez elle. De son rêve enfanté. Il est rare qu’elle ouvre la porte de l’autre côté.

Dehors, c’est noir comme le goudron. Ça palpite et ça s’agite. Ça crie dans tous les sens. Ça va à toute allure. Ça dépasse, ça bouscule. Ça crie dans le téléphone. Ça engueule un enfant qui joue au milieu de la route. Ça gesticule pour pas grand-chose. C’est un brouhaha. Ça s’appelle la vie.

Ça pique et ça rotule. Dame de cœur qui pique, tiens-toi à carreau, tu pues le trèfle.

Alors Léa écrit tous, tous ces mots-là. Elle les crie de son jardin embaumé:

Léa sourit. Elle escamote. Elle rote. Rot du cri de l’enfant. Rototo. Léa est une enfant enfin… Qui se roule dans son jardin.

Plie. Pliée de rire. Sourire, soulagée. Escamotée, la fin. Oubliée.

Je regarde la dame aux yeux ronds. Elle me susurre une douce comptine. Elle la suscite. Elle fait des ronds dans l’eau. Murmures de bruits morts. Fruits défendus et ronds dans l’eau. Frissons. Glaçon. Soupir. Fruit.

L’enfant invisible – Chapitre 7

1 commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s