L’enfant invisible – Chapitre 6 – de Catherine Balaÿ

L'enfant invisible
Illustration: Cham

Aujourd’hui, il pleut. Je me contente de soda. Pas de café. Plus de café. Il n’en reste plus.

J’ai croisé une vieille dame dans la rue qui tapotait sur la vitre d’une voiture. Elle essayait d’attirer l’attention d’un petit bébé dos à elle. D’un bébé qui ne la voyait pas.

Elle tapotait. Elle tapotait.

Aujourd’hui, il pleut. Lourd. Il faut finir sa phrase. Il paraît qu’il faut la finir.

Parfois, le paradis s’éprend de lourdeur. Rien n’est plus pareil. Tout va bien. Tout va mieux que bien mais Léa a envie de partir, de fuir le nid familial. Le bébé est trop prenant. Elle quitte le nid.

Yann est merveilleux, fantastique. Yann est fantastique.

Son cœur, à Léa, bat à tout rompre. Il bat la rythmique de l’amour. Elle est en love.

Elle ne sait plus son goût, sauf qu’il est tout à Yann donné.

Aujourd’hui, il pleut. Il pleut pour de vrai et les gouttes prennent les passants, glissent sur les toits, dégoulinent sur les parapluies ouverts.

Aujourd’hui il pleut et la vie reprend son sens. On se bat contre les éléments. SaintÉ ressemble à un champ de bataille.

La pluie dégringole sur la ville. Les robes des filles sont toutes mouillées.

Aujourd’hui, il pleut dans mon cœur.

Il faut finir. Couper la relation. Parfaite.

Léa a marché. Sous la pluie. Elle a dévoré la rue, soupesé son temps. Une goutte jaillit sur son œil et descend le long de son nez.

Elle ressent un coup de poing au ventre. Extérieur. Intérieur. Le coup de poing est-il intérieur ou extérieur ? Extérieur, elle dirait. Qui se poursuit à l’intérieur.

– Aide-moi, Seigneur ! Dit-elle.

Mais tout va bien. Elle sait que tout va bien.

C’est bizarre.

Il pleut, aujourd’hui.

Il l’a prise dans ses bras. Une goutte d’éternité.

Qui jaillit sur son œil. À lui. À Yann.

Elle ne sait pas comment l’étreindre. Elle aimerait éteindre le feu qui dévore.

Aujourd’hui, il peut. Il peut boire du café.

Ou peut-être est-ce Léa. Le café est revenu. Il y a du café, c’est merveilleux. Aujourd’hui, il pleut et il y a du café.

Yann lui a dit :

– Couvre-toi !

Et elle se couvre. Elle s’est couverte. Elle a mis un imperméable.

Aujourd’hui, il pleut. Et il vaut mieux. Il y a des choses qu’on ne peut pas dire.

Le parfait est-il l’absolu ? Peut-on mourir du trop parfait ? Le trop est toujours trop lourd.

Peut-on être heureux à la surface et craindre en dessous, tout au fond de soi ?

Léa roule sa main sur son ventre. Y en a qui se roulent leurs cigarettes afin d’expirer la fumée. Fumée. Fumée blanche.

Il arrive ! Le nouveau bébé !

Léa dévore la terre engloutie par l’eau. Elle se vautre dans la boue et elle ressuscite ainsi.

Elle oublie Yann. Ça fait du bien.

D’exister en dehors de Yann.

Être deux et un à la fois.

Être deux personnes qui se mélangent en une.

On aimerait blesser l’autre, le laisser un peu. Un peu loin. S’évader de lui. Sortir de ce « nous » vorace.

Et au fond, tout au fond du ventre, un noyau. Un noyau qui réclame. Son corps, ses manies, ses manières. On adore sa folie. On se fait à son exubérance. On apprécie sa douceur.

Un noyau qui germe. Une feuille émerge. Une deuxième.

Trouver la bonne distance. Tout est là.

Aujourd’hui, il pleut sur ma ville. Et j’adore ça. Ça a un goût de Bretagne. Un air d’enfance.

Je recherche le petit garçon perdu près d’un tas de sable sur la plage d’automne.

Léa approche délicatement et lui caresse les cheveux. Ce petit bonhomme dont elle s’est tant occupée. Elle le retrouve aujourd’hui.

Il boude car il n’arrive pas à construire son château de sable.

Alors Léa prend tout ce qu’elle a d’amour, et à ce petit garçon lui construit, petit à petit, lentement, un beau château. Avec des tours, des créneaux. Un pont levis. Et la mer qui vient faire son nid dans le fossé autour du château.

La mer s’y engouffre. Elle s’y fait son nid.

Léa, avec son imper et cette pluie indolore qui coule, s’allonge de tout son long à côté du château.

Le petit garçon, celui qu’elle a couvé toute sa vie, rigole à ses côtés. Il se love contre elle, son enfançon, si soucieux tout à l’heure. Le petit garçon de Bretagne.

Soucieux de ne pas arriver à construire le château de sable.

Léa lui fait des guilis. Elle le fait rire maintenant.

Aujourd’hui, il pleut. C’est un temps de Bretagne. Un temps d’enfance joyeuse.

Un cri guttural, d’exultation, prend le petit garçon et s’engouffre dans son rire.

***

Mon enfant. Je suis avec toi. Je suis face à un homme qui pleure. Ses larmes dégoulinent, elles débordent son visage. Je suis face à un homme qui pleure sa mère.

Mon enfant, ne te méprends pas. Je ne te désire pas. Je ne te vœux pas. Je résiste. À l’intuition. Je résiste à l’intention.

Je suis dans une cour. Un arbre domine un coin de ciel bleu. Des oiseaux dans l’arbre. Mon enfant je suis ta terre. Ta terre en jachère. Je t’aime déjà de trop. Je construis. Je t’aime. Mais je baisse les bras.

Léa repense au temps d’avant. Quand elle était si jeune. Et si prometteuse. Quand elle était avec Alexis. Quand elle était kiné. Ah ! Ce métier ! Quelle douceur. Quel enchantement. Quels pépiements d’oiseaux. Palpé. Roulé. Masser. Amasser. Un peu de chair au creux des doigts. Sentir. Ressentir.

Oublier.

Sa vie d’amante ? Oublier. Sa vie de tendresse ? Oublier. Oublier les pépiements d’oiseaux. Le coin de ciel bleu. Et les feuilles d’arbre qui se baladent. Oublier qu’on se love tout contre. Dans un creux tout doux, tout doucereux. Trop mélancolique peut-être. En noir passé sur les photos jaunies. Oublier le beau temps qui devient ouragan. Et la petite fille qu’on rêvait d’enfanter.

S’oublier peut-être dans un rouge vif sanglant. Écorcher. Égratigner. Donner. Mais d’une autre façon. Dans la boucherie. Vendre de la viande aux clients.

S’oublier dans le noir. Oublier son histoire. Et les palpés-roulés. Au creux du ventre un trou qui fait dire : « Je t’aime. Je te vœux. » Mais le creux est abysse. Comme une sirène d’oubli.

« Il n’y a rien là mam’selle qui valait que tu le visses. »

Et il part. Et je pars. Et l’homme aux yeux qui pleurent. Et l’homme qui pleure sa mère. Et ma terre en jachère. Qui attend un enfant.

Oublie. Dans tes bras bien tendus, mon nouvel inconnu.

Oublie la peau, la chair. Tendre douce et amère. Huile de massage. J’appuie à droite, j’ausculte en haut. Le dos est droit, ventru. On ne peut demander mieux.

La main enduite d’huile redescend jusqu’aux reins. Il faudra bien, Léa, que tu te prennes par la main.

*

-Bonjour ! Parvient-elle à me dire avec son sourire inspirant.

Bonjour je me dis au tréfonds de moi-même.

– T’en es où de toi, de tes projets ?

– Je n’en suis pas bien avancée.

Léa souffla sur la braise. Léa régurgita le petit-déjeuner. Et le bébé. Comme une envie de mourir ailleurs.

– Je vais mourir ailleurs, soupira-t-elle.

Sa conscience lâcha du lest.

– Es-tu sûre ? demanda-t-elle néanmoins.

– Ben oui, le train passe et sonne deux fois. Il siffle. Il triture les méninges. Il fait oublier parfois. Il ensevelit souvent. Le train passe et sonne deux fois. C’est comme dans la vie. C’est comme pour la vie.

Alexis puis Yann. Le A puis le Y.

Alors, que s’est-il passé, Léa, du A jusqu’au Y ?

– Maman ! Maman ! Regarde ! Elle a l’air bizarre, la dame.

C’est le train de mes envies. Un train nommé désir. C’est le plein. C’est la faim. C’est tous ces chocs au cœur. Le cœur est-il prévenu qu’il va vivre tant de déconvenues ? À la naissance, on nous parle de la mort ?

On nous parle de la fin des choses ? Au réveil savons-nous qu’il y a une limite corporelle, déjà ?

Léa s’étale sur son siège passager dans le train nommé désir. On le sait quand c’est pour de bon ? « Non ? » Pourquoi non ?

Alexis et puis Yann.

Sur ce trajet-là une enfant essaie de s’accoucher.

– Qu’as-tu dit, Léa ?

– Tu ne suis pas. Je dis juste que je me perds dans ce pointillé-là. Dis-moi mon amie, peut-on aimer deux fois ?

-Maman ! Regarde la dame !

Léa se retourne. Changer de visage. Changer de posture. Changer de sillage. Changer même d’amour. Au loin le passé.

Caresser la fillette. Celle qui insulte. Celle qui montre du doigt. Celle qui défigure. Peut-on dire transfigure ?

– Petite fille. Ne t’affole pas. Oui, je suis une dame bizarre. Avec pleins de tics et de tocs, avec pleins de sourcils froncés. Je suis une angoissée du monde. Une atrophiée du cœur. Une limitée du corps. Une zébulonne de l’esprit.

Je suis une lunatique. Je suis une pas finie. Je suis une engourdie. Pas une dégourdie.

Tout ça, dans son sourire, à Léa. Oui. Je suis une dame bizarre, regarde ma bizarrerie. Admire, vérifie, touche le miracle. La merveille que je suis. Paumée larguée écrasée. Et toujours en vie. Pas de bébé. Et toujours l’envie.

C’est pas une sinécure de devenir adulte. Et de découvrir tous ces trucs qui freinent ton avancée. C’est pas une sinécure de se laisser aimer.

Le silence règne dans mon train. Le train de mon désir. La petite fille joue avec sa poupée. Elle l’a prénommée « Carine ».

Léa pense : moi, petite, j’avais une « Sidonie » à mes côtés. C’était une poupée rousse aux cheveux bouclés. Je l’aimais.

– Léa.

– Tu ne m’aimes vraiment pas, petite fille. Pourquoi te détourner de moi ? Tu ne me trouves pas digne ?

L’enfant fait la moue. Elle n’ose plus regarder la jeune femme. Dans le train surnommé désir.

Dans l’allant de ses pensées. Un trou. Un fossé. Entre la femme et l’enfant.

– Léa ?

Léa détourne la tête. Elle se refuse à l’idée. L’idée d’enfanter.

-Léa ?

Léa met son manteau bien sur ses épaules dans le train de ses souvenirs.

– Léa !

Léa ronfle déjà. Sous la porte elle a mis la clé.

– … Renais !

*

Soulagement. Perdu. Sur une ligne de chemin de fer. Je marche sur les rails. La nature est luxuriante, abondante. Je viens de déchirer ma chemise, sur la chemise, une tache de sang.

J’avance tel un funambule. La population voyage. Le train est passé. Moi, je marche, sur le rail. J’avais hanté la vie d’une jeune femme. Elle avait de beaux yeux et de beaux vêtements. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue, cette jeune femme. Peut-être un épouvantail. Peut-être m’a-t-elle oubliée.

J’avance. J’ai reçu un coup de massue sur la tête. Je ne sais plus mon rythme. Je ne sais plus mon pas. Les oiseaux chantent. Oui, il paraît que c’est « chanter » le mot. Je me sens bien. Je suis un cadavre évanoui qui marche. Le sang dégouline de la tête, il manque des cheveux. Tu me manques. Je ne sais plus ton désir. Je ne sais plus mon univers. Comment j’ai atterri là, je ne le sais pas.

Jeune femme, ô mon ombre assoupie. Toi qui dors pendant que je marche telle une somnambule. Jeune femme, « Léa ». Qu’as-tu fait de ta vie ?

Pourquoi t’embourbes-tu dans un horizon sans fin ? Pourquoi demandes-tu des réponses immédiates à des questions infinies ?

Je titube. Les oiseaux se sont tus. J’entends leur vol de branche en branche. Puis, plus rien, le silence.

Léa avait tout. Léa croyait tout maîtriser. Je crois que Léa ne contrôle plus rien.

Mon image cadavérique avance sur le bas-côté. Je sens les cailloux glisser sous mes pas. Que diantre ! Léa se réveillera bien ! Mais elle dort. Et moi-même je m’assoupis. Raideur cadavérique : je ne parviens pas à m’asseoir, quand Léa est toute molle.

Je savourais tout à l’heure le réveil du printemps. Les oiseaux. Mais je pensais en secret à la belle au bois dormant. Quand elle dort, je suis debout. Quand elle se relève, je m’accroupis. Je suis l’ombre de son ombre. Je suis finie comme un point d’exclamation. Elle n’y croit plus, j’avance.

Sous l’ombre qui se fait, sous l’ombre qui se noie, je savoure l’instant de ma mort. Car si je meurs, elle vivra.

Oh Léa, Léa, Léa. Ne rougis pas d’toi. Tu le mérites ce Yann.

Oh Léa, Léa, Léa. Ne t’écroule pas.

Vois : je marche, cadavre exquis, cadavre perdu pour te perdre. Pour te réussir.

Oui, je suis un peu ta maman. Je suis un peu ta mère de substitution. Mais pourquoi me traiter ainsi, Léa ? Pourquoi ce coup de massue ? Pourquoi me faire mourir devant toi ? Tu as porté l’estocade. J’espère que tu te réveilleras.

Oh, Léa, Léa, Léa. C’était pas sympa.

Plus tard, quand le soleil reparaîtra, tu me les poseras, ces questions qui te torpillent. Et toi, la mère sans enfant, tu la trouveras ta forteresse. En mon sein.

Plus tard, j’espère que tu marcheras à mes côtés. Sur le bas-côté de la route. J’espère même qu’on prendra des chemins de traverse, des chemins nouveaux. Oui. J’espère qu’on embrayera sur un monde nouveau. Et qu’on redécouvrira la vie. Moi ta conscience et toi ma protégée. Et j’espère même qu’on ne sera pas seules sur ce chemin.

Que des amis nous auront rejoints. Ta fille, peut-être. Ou ton garçon. Tes parents, ta famille.

Oui. Et lui. Surtout lui. Ton chéri.

*

Je ne sais pas quoi te dire, Yann. Cet enfant sur le bitume, là. Paumé dans la fumée des voitures. Je ne sais pas quoi lui dire à cet enfant qui grandit sur le bitume. Qu’en penses-tu ? Qu’en dis-tu, toi ?

L’aimes-tu, déjà ? Que voudrais-tu lui dire à cet enfant qui t’aime déjà ?

Je ne sais pas, Yann, ce qu’il me dit, cet enfant-là. J’aimerais tendre l’oreille mais je… je ne sais pas faire cela.

Je n’ose pas prononcer le mot. Ce mot de mon apaisement. M’entends-tu ?

Dis ? M’entends-tu ?

Je ne peux pas tendre l’oreille et je ne peux pas lui parler. Seule, oui, je le suis. Mais toi ? Toi, mon amour ? Qu’en est-il de toi ?

Que lui dis-tu à cet enfant du bitume ? À cette petite fille du hasard. La prends-tu dans tes bras ?

Je crois bien que si, tu existes pour moi.

L’enfant du bitume trotte au vent. Il fonce dans les dédales de la ville. Il s’enfuit sur les trottoirs de la cité enfouie. Il court déjà, il court. Il est grand. Je tente de l’appeler. Je crois oser son nom. Mais, c’est le tien qui me revient en écho, Yann.

C’est le tien que mon cœur apaisé accueille sur sa mousse.

Voilà. C’est dit. Tu comptes pour moi.

Je n’ai rien d’autre à dire que ton nom gazouillé contre le mien. Yann.

L’enfant invisible – Chapitre 5

L’enfant invisible – Chapitre 7

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