L’enfant invisible – Chapitre 5 – de Catherine Balaÿ

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L'enfant invisible
Illustration: Cham

Je servis Madame Lachal. Quelle plaie que cette ménagère. Puis je passai à la caisse. Quelqu’un venait d’entrer.

Madame Lachal pestait après le temps. Misère ! J’avais l’habitude. Je me pressai, il y avait le client suivant à servir, or madame Lachal était en train de ranger sa monnaie dans son porte-monnaie, puis son porte-monnaie dans son petit sac, puis d’agripper son sac orange – orange ? – autour de son épaule.

Elle me lâche alors un au revoir qu’on aurait dit victorieux. Quelle étrangeté que cette femme. Je lui répondis par un au revoir de soulagement et me tournai vers l’individu qui me faisait face dans la boucherie.

Josiane Duchesne arriva alors près de moi : « Laisse Léa, je vais m’occuper de monsieur… Monsieur ? »

Et un large sourire apparut sur son visage de matrone apprivoisée. Subjuguée.

Tout en rangeant différents papiers derrière la caisse, j’observai la scène et l’homme. Celui-ci, impassible face aux assauts de Josiane, choisit sa viande. C’est vrai qu’il avait belle allure. Je comprenais Josiane et son empressement à le servir.

Puis, après avoir choisi sa viande il vint vers la caisse, c’est-à-dire vers moi. Je pris le relais. Il avait pris du veau.

Josiane Duchesne s’était à nouveau éclipsée dans l’arrière-boutique.

– Dites-moi, vous n’auriez pas un bouquet garni, les tendrons de veau c’est pour faire une blanquette…

Il semblait tout timide.

Je murmurai alors :

– On a bien des bouquets garnis mais je dois vous avouer qu’ils sont hors de prix ici. Je vous conseille d’aller chez le primeur à côté. Ce sera moins cher pour vous.

Alors, le type en face de moi se fendit d’un sourire qui illumina tout son visage de grand timide, et je me dis :

– Tiens, un Prince Charmant ?!

Merci, il me murmura, comme si nous étions des alliés dans une fausse guerre contre tous les autres et mon cœur commença à battre le rythme.

– Je m’appelle Yann, me dit-il soudain plus sûr de lui pendant que je lui tendais son sac.

Il attrapa celui-ci. Je tapai quant à moi sur ma calculette le montant de ses achats.

– Cela fait treize euros vingt, je lui annonçai sèchement.

Il chercha sa monnaie. Me la tendit.

Il bégaya :

– Et v… Et vous ?

Il avait perdu toute sa confiance en lui. Je lui déclarai froidement :

– Je m’appelle Léa.

Je ne voulais pas que l’homme pense qu’il était en terrain conquis. Et que croyait-il, cet homme timide ? Que je croyais encore en l’amour ? Que je croyais que c’était encore possible ? Ce sentiment étrange, ce lien poisseux.

Ce monsieur, « Yann », ne resta pas. Il avait un minimum de dignité, il faut dire que j’avais vraiment été glaciale.

Mais il revint tous les soirs juste avant la fermeture du magasin. Après une semaine, il m’avoua qu’il était quincaillier. « L’unique quincaillier de la ville » claironna-t-il fièrement.

Moi, je restai froide comme la chambre du même nom. Josiane commençait à l’attendre tous les soirs, nous étions habituées à le voir passer, nous acheter quelques articles. Elle me dit un jour, l’air complice:

– Je crois qu’il en pince pour toi.

Je rougis puis passai à autre chose. Mais depuis cette assertion de ma patronne, j’attendais la venue de l’homme. Je ne le savais pas encore mais j’attendais sa venue.

Deux semaines après la rencontre, je dirais, il n’est plus venu.

Alors, mon cœur s’est mis à s’affoler. A taper comme en sourdine dans ma poitrine. J’ai eu mal. Mal au cœur.

Un vertige.

Depuis deux jours passés sans lui, sans sa présence devenue nécessaire juste avant la fermeture, je devins fébrile. Je me surpris même à murmurer son prénom ce doux « Yann » en m’accrochant à la caisse face à la cliente qui me regardait surprise.

– Ça ne va pas, mademoiselle ?

– Non non, vous vous trompez. Tout va très bien.

Et je lui souris mais un vertige me prit à nouveau. Josiane Duchesne me remplaça alors derrière la caisse puis elle me prit à part :

– Ce monsieur que tu attendais, c’est bien le seul quincaillier de la ville, non ? Me dit-elle.

– Qui ? Je demandais en faisant l’innocente.

– Celui qui te plaît tant !?

Je la regardai alors. Mes yeux cherchaient les siens. Ses yeux avaient déjà trouvé les miens.

Alors dans un souffle je compris. Malheur, j’étais amoureuse.

– Tu ne m’as pas dit que tu te cherchais une cafetière, Léa ?

Je ne voyais pas où elle voulait en venir.

– Non, je murmurai. Enfin si mais je crois que je l’ai déjà trouvée. Sur internet.

– Il serait peut-être judicieux de faire travailler le seul quincaillier de la ville !?

Je la regardai. Ne comprenais pas.

– Demain, pas besoin de venir à la boutique, me dit-elle.

Je commençai à protester. Puis me résignai, heureuse.

J’étais surtout étonnée que mon cœur batte encore le rythme.

J’étais surtout étonnée d’entendre mon cœur se réveiller.

Je fermai les yeux et les découvrais humides.

Le soir je retrouvai mon appartement. Mon bébé me laissa tranquille cette nuit-là. Pas de bruits dans le berceau. Pas de bruit sur le canapé. C’était étrange. Tout prenait des résolutions, une direction.

Comme un ruisseau qui suit son cours.

*

Je m’y rendis. Je me rendis le lendemain chez l’unique quincaillier de la ville.

J’étais un peu honteuse. Un peu mal. Mes jambes tremblaient un peu.

J’ouvris la porte d’entrée, après bien des hésitations. Un grelot tinta.

L’unique quincaillier de la ville vint à ma rencontre.

Il leva les yeux vers moi.

– Bonjour, me dit-il, visiblement ravi et étonné.

– Bon… bonjour Yann, lui dis-je en n’osant pas trop le regarder en face.

– Bonjour Léa ! répéta-t-il et un sourire illumina son visage. Vous allez bien ? demanda-t-il avec un petit rictus amusé accroché à ses lèvres.

Je me dis que ce devait être ma posture prostrée qui le faisait sourire. Je me redressai :

– Très bien, merci, et vous ? Je suis venue acheter une cafetière, dis-je dans un seul souffle.

Et je le regardai. Yann, le seul quincaillier de la ville, me souriait toujours.

Il ne me regardait pas tel un homme qui se sent victorieux, cela m’aurait fait fuir – car je le savais, le fait que je sois venue jusqu’à lui révélait quelque chose. Révélait que je n’y pouvais rien. Que j’étais sous son charme de Prince Charmant, et puis voilà.

Non. Je me dis que cela ne se voyait pas. Que ce Yann ne pouvait deviner la raison de mon trouble, la raison de ma venue.

J’avais une boule au ventre. Affreuse.

Et puis, une envie de bien faire. De gagner un cœur.

Le seul quincaillier de Saint-Étienne avait les yeux dans le vague, comme pris dans des rêves inavouables.

– Monsieur ? Je la mets où la bouilloire ?

Le jeune homme qui venait de s’adresser à Yann n’avait pas vingt ans. Son manque d’assurance, sa gaucherie, témoignaient qu’il était stagiaire. Il débutait. Comme moi dans ma boucherie.

Yann posa sa main sur l’épaule du jeune stagiaire. Elle tremblait un peu.

– Va la mettre sur l’étagère du fond, à côté des autres bouilloires, ajouta-t-il sans hausser le ton, en restant amical envers le jeune homme.

Il était visiblement troublé.

– Non, pas là, Ahmed, renchérit-il. À droite de cette bouilloire. Là. Regarde, l’étiquette de ta bouilloire est déjà accrochée sur l’étagère. Voilà. C’est bien ! Tu me laisses un instant, je m’occupe de madame.

Et il tourna son visage à nouveau vers moi.

– Je suis désolé. Je n’ai pas pu venir ces derniers temps à la boucherie. Cela a dû vous étonner ?

Et il me regarda, semblant guetter le moindre signe – avais-je été inquiète de son absence ? Juste étonnée ? Il espérait peut-être que j’avais été déçue.

Yann se dit qu’il n’avait jamais vu une femme aussi charmante que Léa. Il n’avait jamais vu une femme aussi ingénument sensuelle.

Il avait décelé une petite douleur dans son regard. Elle l’avait happé.

– Ma mère est tombée dans son appartement. J’ai dû m’occuper d’elle les deux derniers soirs.

Je poussai un soupir. Intérieur.

Ben oui, s’il n’avait pu venir c’était pour une raison majeure. Il ne pouvait tout de même pas laisser sa mère diminuée sans aide !

– Alors, cette cafetière ! dit Yann.

Et je le laissai me présenter toutes les cafetières qu’il possédait dans son magasin.

Le stagiaire regardait son patron et il semblait surpris. Peut-être n’avait-il pas l’habitude de le voir si enjoué.

Je n’écoutais pas Yann. J’étais à mille lieues. Il semblait que Yann aussi. Il planait.

Nous rêvions.

Quand je choisis ma cafetière – j’avais choisi la seule rouge du lot, elle m’avait tapé dans l’œil, et peu importait le prix élevé – Yann l’emballa, toujours en parlant, les mains toujours tremblantes puis il me la tendit en souriant.

– Peut-être on peut se dire tu, me demanda-t-il.

– Ou… oui, hésitai-je.

Ce fut à moi de me fendre d’un sourire cramoisi.

– Tu f… Tu fais quelque chose demain soir ? me demanda-t-il.

Je réfléchis trois secondes.

– Non, je murmurai.

– Ça te dirait d’aller au cinéma ?

Je rougis. Je rosis. Mon cœur battait la chamade. Je secouai lentement la tête de haut en bas.

Le cœur de Yann fit des bonds dans sa poitrine… Elle avait dit oui !

Je me faufilai jusqu’à la sortie, Yann à mes côtés pour m’accompagner jusqu’à la porte.

Puis, il resta là, la main appuyée sur la poignée de longues secondes, devant son stagiaire amusé.

La vie reprenait des couleurs. La vie reprenait ses droits.

Léa embrassa Yann. Ou si c’est lui qui l’embrassa.

Léa osait y croire. À nouveau. Léa osait croire en l’amour à nouveau.

Trois mois ensemble déjà…

Léa ne pensait plus à son bébé. Elle y croyait, et plus elle connaissait Yann, plus elle se rendait compte que c’était un homme parfait pour elle. Et qu’il serait un très bon père.

***

Couler. Couler de source. Évacuer. Sortir de soi. Marcher. À pas flottants. Marcher en hésitant. Pointer le bout de son nez. Pointer le bout de son ventre. Il tressaille, l’enfançon. Sa mère tressaille aussi. Pari gagné.

C’est parti !

C’est parti pour les couches-culottes, les laits doucement nettoyants, c’est parti pour les bisous dans le cou. A mort les hurlements. Qu’on te réveille la nuit. À mort les corps d’enfants, à corps défendant, je m’en fous.

Léa frôle la photo de Yann. Voudra-t-il un enfant d’elle ? Voudra-t-il l’épouser ? Malgré ses errances et tous ses ratés. Sera-t-elle acceptée ?

Elle aimerait aimer, choyer et désirer. Elle aimerait couver, bercer et tout contre Yann, le lover. Son enfançon. Son enfant pas né.

Elle a peur de ses errances. L’avion fait un piqué. Il se dirige vers la Terre, elle aimait bien voler. Mais il faut choisir, et choisir, c’est déjà créer.

Créer un petit d’homme, ou une chanson bien assaisonnée. Créer, créer, une belle pomme et la nourrir, chaque jour, l’enfanter.

On n’est pas seul à faire naître. Il faut discuter. Mais on ne fait pas naître pour paraître. Et ces errances font mal aux pieds.

On soliste, on dualiste, on aimante, et on voudrait soigner, calfeutrer une plaie béante… Je ne sais pas aimer.

C’est un doux privilège de savoir écouter. Je ne sais que me plaindre, et geindre et ne pas voir les bons côtés.

Léa est au coin du feu, déjà. Noël auprès du duc et de la duchesse, en Bourgogne, vers Dijon. Noël entourée de ses parents. Maudire. Bénir. Quelle sera sa destinée ?

Bénir le cycle de la vie, un parent qui meurt pour un enfant qui naît.

Croire, espérer, partir en croisade, chanter.

Seule en si, si tu savais.

Le petit enfant est mort. Vive le nouveau-né. Peut-on foudroyer la mort ? Vivre de vie, protéger les aînés. Le temps passe et c’est la vie, et la vie c’est une belle enfoirée. Qui t’ôte ta raison de vivre, qui t’enlève ton goût de l’été.

Bénir et non maudire. C’est un pari. C’est un pari en vérité. Dire Oui à la vie c’est un cri c’est un chant qui met un A au verbe aimer.

Bénir c’est espérer. Même sans toi à mes côtés. Toi que déjà je respire, que je transpire sans en douter. Je ne pensais pas te choisir. Choisir la vie en vérité. Un enfant, une chanson, un amour… tout éclot c’est le bébé.

Jésus au creux de ma vie. Au cœur dire OUI à la vérité. Aimer.

Couler. Couler de source. Évacuer. Sortir de soi. Marcher. A pas flottants. Marcher en hésitant. Pointer le bout de son nez. Pointer le bout de son ventre. Il tressaille, l’enfançon. Sa mère tressaille aussi. Pari gagné.

Léa sort de son pyjama. Elle enfile sa chemise avec des palmiers. Les oiseaux chantent. Saint-Étienne. C’est l’hiver mais c’est l’été.

Elle court sur le bas-côté.

Engranger.

*

Temps. Le temps presse et il passe. Il bouleverse. Il sonne le glas. Il résonne. Il intempestif. Il peut soumettre parfois. Il est là. Si présent. Si plein et si vide. Il est là. Il rugit. Il clôt le chapitre.

Il étonne beaucoup trop. Le temps est comme une licorne au galop. Il faut se raccrocher ! Il faut se raccrocher ! Léa se raccroche. Elle court après la licorne. Licorne du temps. Temps abasourdi. Temps avalé. Temps perdu.

Léa soupire. À cru sur la licorne dos nu. Son dos à elle se cambre. Son dos rumine. Son dos hésite. Il hoquette.

Puis, petit à petit, il poursuit son désir.

Sur la licorne.

Le but ? Trop avoué, inavoué.

La route ? Fourbe, assassine et sanglante. Imaginaire et paradis perdu.

Alors, sommer la licorne de ralentir, de poser son pas plus lentement sur le chemin.

Soupeser l’incroyable.

Elle n’ira pas plus loin. La licorne.

Ou peut-être si haut dans le ciel, à la verticale, qu’elle touchera le soleil, et aussi instantanément, prendra feu.

Léa avec. Quand elle aura atteint son but.

But inavoué, inavouable. Perdu dans le système solaire.

Léa flotte parmi les étoiles.

Redescendra-t-elle un jour sur Terre ? Elle ne redescendra jamais sur Terre. Elle a peur. Elle a froid. Hérissée de mille frissons qui la parcourent.

Elle touche sa peau, mais sa peau ne lui répond pas. Elle ressent mais elle réalise qu’elle ne ressent pas. Qu’elle ne se comprend pas. Qu’elle n’est pas sûre d’exister déjà.

Bibendum. Elle a pris la place d’un bibendum.

Perdue dans le ciel, Léa n’aura jamais d’enfant.

Trop tard. Ou trop tôt. Perdue, aussitôt. Dans le grand ouragan. À temps ou à contre-temps.

TIC TAC.

Pourra-t-elle être maman ?

Trop tard. Pas trop tôt. Les enfants ont bon dos. On se dit que sans eux, on ne peut exister. On se dit que sans eux, pas de sens à la vie.

Léa a quarante ans. Bibendum chamallow.

Il fait beau. Il fait froid. Il fait surtout si chaud.

Ça ramollit en haut. Ça part dans tous les sens. En vrille et en cadence.

Sentir le sens du vent. Savoir partir avant.

Accepter le passé. Et cette envie d’enfant. Qui mûrit. Qui mûrit lentement. PAN !

Ah ! Léa est égorgée ! Ah… Adieu le bébé. Si beau si mort, tué.

Quitter.

Quitter sa peau. Quitter son échancrure.

Affirmer : « Un bébé, un bébé, un bébé. »

C’est affreux, dans ma vie, un bébé est passé.

Passé, couleur livide. Passé, par le passé. Surpris d’être passé dans ce ventre compassé.

Pressée. De le rencontrer.

Si pressée, de le retrouver.

De le perdre.

Pour mieux le retrouver.

De partir, avec lui sous le bras. Tous les deux.

Elle, et le bébé. Qui s’envole en fumée. Loin d’elle.

Bibendum chamallow. sur licorne empesée. Bibendum chamallow va faire une percée.

Il va ouvrir la porte, la porte des Cieux.

Se remplir de la paix et puis, comme si de rien n’était. Redescendre. Essayer. Sur la Terre. Ou sur une autre planète. Où elle pourra respirer.

Léa sourit, déjà.

Où elle pourra se retrouver. Marcher. Sur un îlot réfléchir. Peut-être à Yann. Peut-être pas. Peut-être à son enfant. Explosé.

Bibendum percé. Retrouver sa nature. Retrouver sa beauté.

Retrouver la licorne, sur son côté se reposer.

La caresser comme elle caresse son désir, son désir de l’avoir, son enfant de toujours.

Bibendum éjecté.

Elle ressent le soleil. Il touche et puis il pique. Il lui crée une ombre agrandie, une ombre d’elle.

Léa devient soumise. C’est ainsi qu’elle se trouve. Être sous les nuages. S’étonner de la foudre. Se cacher sous l’orage. S’exposer à l’été. Autant de belles saisons à parcourir gaiement. À parcourir vraiment.

Chanter. Sous le soleil, chanter.

S’étonner de la pluie et puis se laisser tremper. Se laisser toucher.

Perdre de son allure. La forme de bibendum, un ballon explosé.

Léa pose sa main droite sur sa peau. Des picoti-picota.

Elle s’était envolée.

Mais la peau lui répond : « Je suis là, tu es là »… Calme ta joie.

Ton paradis perdu est déjà dans ton passé.

En marche, toute !

*

Partir. Renoncer. Comme on soudoie la vigne. Comme on soudoie l’enfant. Écrire. Renoncer. Lui faire ingurgiter du bon whisky trempé. Écrire. Renoncer. La fillette dans le tram fait signe à sa maman. Écrire. Je renonce. Je renonce à l’enfant. La fille dans le tram sourit de toutes ses dents. Elle fait un bisou des lèvres, sa maman la surplombe, un bisou de ses lèvres, j’écris renoncement.

Fatigue.

Dépression.

Plus un moment à soi, plus partir quand tu veux.

Je fais la liste non exhaustive de tous ces rendez-vous cachés qu’une maman doit à son enfant, desquels déjà j’aimerais me soustraire.

Léa est prise. Prise comme bouchère. C’est une nouvelle vie. Adios la vida, viva la vida.

Fin de formation. Le C.A.P. en poche, elle pourra travailler.

– Bonjour madame ? Vous voulez un poulet de deux kilos? Tout de suite. Il arrive.

Je vous aime madame, si vous saviez. Dans ce sourire que je vous octroie. Je vous donne mes tripes, madame, et mes entrailles… Le fond de mon frigo.

La douceur et les câlins sont à Yann réservés.

Pour vous c’est le sourire et le frigo vidé.

Sang. Animal qui baigne dans son sang. Poupée éventrée comme les jeux d’avant qui finissaient ainsi que la récré dans l’école aux enfants.

C’est un piège enfanté. On vous dit tu verras, la femme est faite pour avoir plein de beaux bébés.

On ne te raconte pas et les crises de nerfs et la prise de poids et dans la cour d’école perdue comme un p’tit pois. Au fond d’la classe ce bruit, ton ventre qui gargouille. Ce bruit sourd et sonore qui réveille ton aura. Qui dit aïe, qui dit fou, je suis folle de toi mon enfant sauvageon à qui j’n’appartiens pas. Je t’aime de surcroît.

Tous tes chemins se perdent dans la cour de l’école. Les grives et puis les merles ont des airs tapageurs. Léa fait monter la prière que refoulent ses pleurs : un enfant sage aimant pas trop lourd pour mon cœur.

Un enfant sage, aimant, qui fasse chanter les pleurs. Et toute ma vie durant réparer les erreurs.

La fillette à la maman lui dévoile son cœur.

Plus tard elle rejoindra le vieil instituteur. Et la prof de danse et le centre aéré pour courir dans la cour, pour courir dans les prés.

Des mois déjà à ne plus se palper. Que Léa sans espoir n’ose son ventre caresser.

Elle a fini déjà. Fini est le chemin.

Elle aimera ailleurs. Elle aimera de loin.

Refermer le tableau. Mais dessiner la clé.

Pour savoir revenir un jour sur l’enfant sacrifié.

Questionnement raté. La bouchère Léa retire de ses mains le sang séché.

– Vous dites ? « Beau morceau ce poulet » ?

– Vous dites ? « Est-ce un poulet d’élevage ou un poulet des prés » ?

– Vous voulez la vérité ? Mais, madame, sourit Léa, vous ne l’aurez jamais !

*

J’ai mon enfant dans les bras. Son chaud me berce. Il crée une empreinte sur mon ventre. Comme une trace chaleureuse. Un toi déjà vécu. Moi contre toi. Toi et moi. Nous.

Je suis ta mère mais je ne le sais pas. Je désire te donner de mon lait mais je n’en ai pas. J’aimerais te cajoler mais j’ai peur, si peur de te casser.

Tu babilles. Tu hoquettes. Je t’embrasse dans mes bras. Un petit rot. Que fait-on, maman, dans ces cas-là ? Ah oui. Une petite tape dans le dos.

Bouche qui amadoue. Bouche pulpeuse.

Dieu, faites qu’il n’existe que toi.

Entourées par ce monde inconnu. Les deux héros, c’est toi, c’est moi.

Tout est un ouragan. Je suis traversée par mille pas. Pas de toi, mon enfant, et mon aimant. Des pas de toi au creux de moi.

Soupir. Perdre.

Perdre de sa jeunesse. Perdre de son éclat. Tout donner à un être qui est sans foi ni loi. Te rassurer. Et puis partir. Vers un autre moi-même. Tout près de toi.

S’enfuir au loin. T’aimer. Pas toi.

J’aurais voulu grandir. Faire pousser. Écrire. Revenir en arrière. Avec Alexis réussir et te gagner.

Mais c’est Yann le papa. Et Yann, c’est très bien et c’est comme ça.

Dans notre horizon de fête tu es un troubadour. Je n’attendais que toi. Tralala.

Léa repose doucement l’enfant dans son berceau. L’enfant roi. Sans foi ni loi. Épouser Yann. Réaliser qu’il est comme moi. Plein d’un frisson juvénile. Plein de joie. Plein de foi.

L’enfant ne veut pas s’endormir. Il est comme moi. Il est comme toi. Il veut voir ce monde qui brille et qui scintille dans la nuit noire au petit jour.

Non, mon enfant, je ne t’aime pas du fond de mes entrailles. Je t’aime du cœur. Et c’est comme ça.

Porter l’estocade finale. Une portée sans clé ça ne fait pas danser.

Ça fait gémir. Hurler. C’est vide. C’est des lignes éloignées. Sans chanson. Sans rire à tes côtés.

Yann. Mon homme étoilé. Une étoile dans chaque œil.

Éclat est ta route. Éclats d’étoiles. Éclats de toi.

Dans ton regard une envie. Vive la vie ! Et à bas la mort. Porter à bas. À bas les coups du sort sordides. Merci pour l’enfant ! Cet enfant de toi.

Il miaule, il allonge sa bouche. Étire ses petits bras. Encore une fois il me touche. Y a pas de vide dans ces cas-là.

Portée à rallonge qui s’enivre.

Allez, prends-moi là dans tes bras.

L’enfant est tranquille dans sa couche.

Faisons une danse, encore une fois. Toi et moi. Moi tout contre, tout contre toi.

Merci.

L’enfant invisible – Chapitre 4

L’enfant invisible – Chapitre 6

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