L’enfant invisible – Chapitre 4 – de Catherine Balaÿ

L'enfant invisible
Illustration: Cham

Avoir une bulle autour de soi. Comme un ventre maternel dans lequel évoluer. Boire du thé à l’heure qu’on a décidée. Écouter la voix douce de la chanteuse dans le poste.

Ravitailler, aussi. Acheter trois kilos d’orange pour la semaine. Afin de tenir toute la durée.

Accepter les coups de téléphone. Les liens avec l’extérieur comme une caresse autour de la bulle. Comme un lien de la bulle vers l’extérieur. Fil « torsadé » du téléphone qui rejoint l’air libre.

Il ne faut pas être claustrophobe pour vivre dans une bulle.

Le repas appelle, exigeant. « Tu dois éteindre le feu, Léa ». Elle se lève. Renifle. Laisser cuire encore un peu.

La plante trône sur la table ovale. Coin salle à manger. Elle est abîmée, cette plante. Le ciel est un peu gris. Une grue blanche et rouge au lointain domine le paysage: l’immeuble d’en face, les fenêtres qui donnent sur son balcon.

Les herbes jaunes dans le bac sont secouées par la brise. La voix douce de la chanteuse dans le poste.

Elle se lève, Léa. Étendre les jambes. Point d’exclamation, tendu comme un string. Mouvoir. Le popotin bascule à droite. Bascule à gauche.

Lever le bras droit en arabesque, mouvement tendre et tout en souplesse. Basculement du bassin. Automate penché sur le vide. Pantin désordonné. Flou artistique. Petit rat de l’opéra. Debout dans son chez soi.

– Tu me vois ? Dis, tu me vois ?

A qui parle-t-elle ? Peut-être à des yeux inconnus. Ceux qui sont là. Les yeux qu’elle voit en elle, à l’extérieur d’elle. Elle pense à sa grand-mère. A son regard bienveillant de femme élevée à la chaleur de mets bretons.

Un baiser par le regard. Atteindre l’amour à le désirer seulement. Un baiser par le vouloir. Ardent.

Pourquoi refuser d’avoir un enfant ? Léa se rassoit. Elle pose le plaid sur ses genoux frileux.

Peut-être pour ne pas le couvrir d’un blanc manteau, doux comme ce plaid. Un blanc manteau mortifère comme un cercueil. Refuser. Toujours refuser d’être couvert. Refuser de ressembler à ce papi, calfeutré dans sa couverture. Refuser. Refuser le réel. Que tu m’aimais. Que tu m’as aimée. Refuser. Refuser ce vide entre nous, criant. Ce vide hurlant. Cette souffrance atroce. Ce vide au fond des yeux.

Le plaid ramollit les nerfs. Morte déjà à la froide saison. Léa se penche sur son thé. Accepter les sentiments. Accepter la stabilité et les remous. Alors, pourquoi refuser d’avoir un enfant ?

Pour son bien. C’est dévorant, je veux son bien, pense Léa de son enfant.

Elle caresse le visage de sa grand-mère. Il est doux. Il lui dit : « J’ai confiance en toi ».

Il lui dit : « Tu es belle, tu as tout pour toi ». Il lui dit : « Je suis sûre que tu ferais une belle maman ».

Quand tout se réduit à un néant. Avant, sa vie était pleine. Aujourd’hui elle devient paisible mais semble vide. Elle a peur de retourner dans le pétrin. Elle a peur de revivre. Elle a peur de ressusciter. D’ailleurs, qu’est-ce, ressusciter ?

Ça veut dire quoi, ce mot si fort ?

Ça veut dire, re-croire en soi ? Mais à quoi bon ? Pour retomber ? Pour se vautrer à nouveau ? Acheter une maison puis retomber dans un T1 ? Un haut et puis un bas.

La chanteuse entonne sa chanson sirupeuse. Léa ferme les yeux. Doucement. Presque tendrement. Personne ne viendra la visiter dans sa vieillesse. C’est bien. C’est très bien. Elle parlera à son enfant toute sa vie. Elle sait qu’elle choisit la mort. Elle ne choisit pas l’enfant turbulent qui garde en vie. Sa bulle, son musée, son T1, revêt mille secrets qu’elle ne demande qu’à explorer. Elle restera dans sa bulle jusqu’à la fin de ses jours. Un enfant est contraignant. Un enfant est un remous. Un enfant fond dans la gorge. Un enfant rend triste. On s’attache à un être qui bouge, qui a des sentiments.

Faire un enfant, c’est accepter qu’il puisse mourir avant nous. Il faut pouvoir y survivre.

Il faut pouvoir survivre à son enfant hospitalisé. Pour une angine, pour une appendicite. Pour une bronchiolite.

Et puis, un enfant a besoin d’être écouté.

Ce n’est pas donné à tout le monde, de savoir écouter. Aimer un enfant, c’est comme le laver.

C’est comme lui passer un gant de toilette sur le corps. C’est savoir appuyer sur les zones qui ont besoin d’être rassurées et respecter les endroits intimes. Ce peut être un sacré apprentissage d’être naturel avec ces choses-là. Léa se recroqueville. Bientôt elle reverra Josiane. Bientôt elle retravaillera. Elle en est sûre.

Re-croire en la vie. Se raccrocher à des bouts d’étoiles.

Elle est tombée tellement bas, Léa, après Alexis. Elle croyait que tout était sûr pendant sa vie avec Alexis. Elle avait la petite trentaine. La mort était loin. Son enfant était dans sa tête. Il y avait sa place. Déjà.

En parlaient-ils, entre eux ? Pas vraiment. Si.

Quand le frère de Léa, Thibaut, a eu un enfant, il en a été question. Elle était enthousiaste. Elle a oublié sa pilule les jours d’après. L’enfant n’est pas né. Il aurait peut-être fallu qu’Alexis oublie de s’équiper d’un préservatif, aussi.

C’est un sentiment bien curieux de se dire que personne ne nous survivra. Personne ne fera perdurer la vie, une partie de notre vie.

C’est une chose bien curieuse de savoir qu’on ne transmettra ses connaissances à personne.

A trente-cinq ans, ce n’est pas la vie qui démarre, avec sa ribambelle de gamins autour. Non, vous avez trente-cinq ans et au loin le ciel s’obscurcit. Les nuages bloquent le ciel, ils l’enrayent. Ils lui donnent une limite. L’espérance de vie rapetisse. Comme une lunette astronomique dont l’extrémité oculaire déjà étroite, mènerait vers une autre extrémité encore plus resserrée.

Vous voyez votre avenir s’anéantir. Vous attendez déjà que les plus âgés tombent. Vous vous y attendez. Pensées mortifères.

– Suis le fil, Léa !

– Mais quoi ! C’est vrai ou c’est pas vrai, ça ?

– Si. Si tu le dis, cela doit être une partie de la réalité.

– Bon. Tu vois !?

– Mais… et ton enfant ?

– Mon enfant ? Eh ben, je sais pas, moi ! Il doit bien être quelque part puisqu’il existe. En même temps, reconnais que c’est délicat de le nourrir.

– Pourquoi ?

– Ben, tu l’as déjà fait de nourrir un enfant invisible, toi ?

Je n’obtiens aucune réponse en retour. Je l’ai mise knock-out, ma conscience.

Certes. Nourrir un enfant invisible n’est pas chose évidente.

Quand je croise les yeux de Laure qui ne parvient pas à avoir un enfant, quand je croise ses yeux qui me supplient, j’essaie de lui injecter de l’espoir en intraveineuse.

***

Je porte l’enfant. Dans mon sein. Au creux de moi – j’écris. Il est là. Il est là. Tu le vois ?

Non, je ne le vois pas. Mon hostie bien-aimée. Mon enfant fait chair, fait pain.

Parfait pour moi. Je te porte et tu écartes les bras. M’aimes-tu ?

Autour de nous deux, cette douceur orangée. Qui a dit que le Ciel n’existait pas sur cette Terre, alors que cette couleur orangée vient prouver le contraire ?

Elle m’interpénètre. Elle me respecte. Elle est douce. Elle ne m’envahit pas. Il entre en moi un parfum exotique.

Dieu s’est fait homme. Jésus est mon enfant nouveau-né. Cette hostie est Jésus. Dans mon ventre, Jésus.

Joie pour la femme célibataire que je suis. C’est la Bonne Nouvelle que l’on vient m’annoncer.

Tu es vivant en moi, chaque dimanche matin. Mon chéri, mon chérubin, mon enfant, mon angelot. Ma douceur suprême.

Douleur de mes trente-cinq ans qui se perdent.

Je perds mes cheveux. C’est ainsi. Je dis. Je perds mes cheveux. C’est pas autrement.

Je te demande pardon, mon Dieu. J’aimerais être un aigle et je suis une ridicule mésange.

Mais j’aime bien mon nom, Léa la mésange.

Rien n’a de sens dans ce que je te raconte. Tout est dispersé.

Voir l’enfant. Quoi ? Je dis : « Voir l’enfant ».

Se caler sur lui. Se calquer sur lui.

Cet enfant que tu as été. Cet enfant qu’il veut que tu deviennes.

Tu crois ?

« Viens, prends ma main. Nous allons faire une danse. Une ronde danse. Un enfant dans le ciel. Une cour de récré. »

Vois l’enfant. Il te regarde. Il attend.

Vois l’enfant, il attend que tu le suives.

Et mon…, mon enfant ? Celui que j’attends ?

Suis Jésus et question enfant, tu ne seras pas déçue, Léa.

Ses mains douces sont tendues vers moi. Elles m’apaisent, caressent mon visage endolori.

« Viens. Suis-moi. Je vais te montrer un enfant. »

Léa ouvre les yeux. Lui. Toujours lui. Droit devant.

« Sois en paix », lui dit-il.

– Amen, répond-elle.

Elle caresse la peinture.

– Tu as de si jolis petits pieds, dit-elle à l’enfant Jésus.

Elle le câline de son regard émerveillé.

*

Sourire de la petite fille. Évanescence. Léa respire. Elle lui sourit aussi. Regards de connivence. Regards qui se cherchent. Shut !

Shut down. Soleil. Nuage. Flotter. Dans l’air. Ne plus faire corps avec soi-même. S’oublier. Dans le soleil vaporeux du beau temps.

La petite fille babille. Elle ne sait pas le mauvais temps. Dieu, faites qu’elle ne le sache jamais.

Léa entoure la petite fille de ses mains. Le petit corps noyé par le sien. Et pourquoi pas, puisqu’il est bien question de noyade.

Dieu, protégez-la toujours, la chère enfant.

Léa fait sa tête des mauvais jours. Elle quémande. Elle supplie.

« Tu fais un câlin à tata Léa, ma puce ? »

Elle collerait volontiers des bisous sur les petons de la gamine. Chère gamine. Pas la sienne. Presque la sienne.

Son frère Thibaut est un sacré veinard. Il est surtout très fatigué.

Alors, ne plus aimer. À quoi sert une femme qui n’a pas d’enfant ? Est-ce si naturel d’en avoir ?

Léa bécote la petite fille. Un poutou par-ci. Un poutou par-là.
La petite se rebiffe puis laisse couler son corps contre le sien. Là. Comme ça.

Là où Léa avait laissé un creux. Un creux. Un nid. Juste.

Juste pour elle. Sa petite fille.

*

Je cours dans la neige

J’attends un enfant

J’accours dans le siège

Du véhicule avant

Je ne sais pas la guerre

Je ne sais pas l’enfant

J’attends le sauvage

Le sauvageon

Je vis dans le vide

Je saute l’enfant

Je suce une fleur

à des années devant

Je plonge sans peur

Dans la vie souvent

Je ne sais pas le sel

Et le miel soudainement

Je romps le silence

Du monde en dedans

Des choix qui se font

Bataille en dedans

Cruauté du geste

Salement

Beauté de l’Espagne

Soleil d’enfant

Savourer le sel

Qui pique en dedans

Rien ne rime à rien

Surtout pas l’enfant

Plus rien ne s’éteint

Ses flammes d’antan

Soleil en dedans

Changer d’atmosphère

et rire en dedans

Changer de planète

Planète à enfants

Où poussent comme des fleurs

Leurs boutons piquants.

*

Mon enfant emprisonné respire. Il souffle, mon enfant emprisonné : il essaie de respirer. Il ne sait pas ce qui l’attend dehors, mon enfant.

Il n’a pas envie de se trahir. Il n’a pas envie de léser quiconque.

Il veut juste respirer, mon enfant. Et il le pourra. Quand il sera peau contre peau, peau contre moi.

Je l’aime déjà, mon enfant.

Il sera, et la peau noire de café, et l’instinct engourdi.

Il sera mon bébé.

Mon enfant. Mon petit. Afin que grâce et bonheur m’accompagnent.

Mes futurs enfants m’accompagneront pour mon plus grand bonheur.

Et le loup, et toutes les maudites sorcières qui me veulent du mal, je les calme. Je les apaise.

J’apaise leur courroux.

Ne t’inquiète pas, va.

C’est beau, la vie.

*

Croche, mi

Je t’attends mon tout petit

Croche, là

Tout au fond au fond de moi

Croche-toi

Dans mon ventre tout en bas,

Croche-nous

Dans ton ça.

Croche-mi

Mon tout petit petit enfant Roi

Croche là

Tout tout en bas

Croche là

Mon petit croche-toi à moi

Croche-nous

au fond de toi

Là.

L’enfant invisible – Chapitre 3

L’enfant invisible – Chapitre 5

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