L’enfant invisible – Chapitre 3 – de Catherine Balaÿ

L'enfant invisible
Illustration: Cham

Je ne m’étais aperçue de rien. Pendant cinq ans, le néant. Mais cet intérêt grandissant pour les enfants. 39 ans. Une tête de morte-vivante depuis que nous nous étions quittés. Ou plutôt, il m’avait quittée et j’avais acquiescé. C’était une rupture sans bruit, au son léger comme un déchirement de papier. Le papier c’est fragile, certes, mais c’est aussi noble. C’est grâce à cette matière que la Bible a traversé les temps, instruisant les hommes sur les pensées de Dieu.

C’était ça.

Un homme m’avait fait un enfant. Comment il s’y était pris, je ne sais pas. Mais un germe avait poussé dans mon ventre. C’était indéniable. Une capacité d’amour que je n’avais pas avant.

Voilà. J’avais 39 ans, et c’était comme ça. Cet enfant était là. Il y avait des photos de lui sur chaque meuble chez moi.

Cet enfant, je le connaissais depuis cinq ans. Depuis qu’on s’était quittés. Quittés à l’amiable.

J’avais 39 ans et je n’en revenais pas : pas qu’on se soit quittés mais que j’aie vécu avec lui… Lui qui avait depuis fondé une famille ailleurs. Lui qui avait une fille.

Quand on était ensemble dans notre maison, j’écoutais les rires charmeurs de notre petite voisine pour son papa, et je me prenais à rêver que je lui donnerais une petite fille. A lui.

On n’avait jamais parlé enfant. Jamais vraiment, disons. Mais, de façon imprécise, je rêvais d’une fille. Son image hantait ma pensée comme les nuages hantent le ciel.

Mais c’était tellement nébuleux.

Le ciel est gris dehors. De la fumée s’échappe des cheminées des immeubles situés en face. Je la vois, calfeutrée dans mon T1. Blanc, plutôt que gris. Blanc-gris, ce ciel, disons. La fumée s’allonge. Le temps est à l’attente. L’attente d’une issue. L’attente d’une solution.

39 ans et toujours pas d’enfant.

Pourtant, il y avait bien des photos de lui sur les murs de mon T1. Mais était-ce mon enfant, cet enfant ?

Il me semblait bien que oui, mais je tergiversais. La vérité, c’est que ce n’était pas le même enfant que mon enfant à moi. Ils n’avaient pas la même couleur.

Mon enfant était une fille mais n’avait pas de sexe. Mon enfant avait des yeux impressionnants, couleur rubis. Il dormait probablement sur mon canapé-lit, je ne sais pas, pendant que moi j’avais le lit. Quand je pensais à mon corps mon enfant frôlait celui-ci de ses ailes. Quand je m’attardais sur moi, je pensais aussi à lui. Nous étions imbriqués l’un à l’autre.

Était-ce un signe évident que je ne laisserais pas passer ma chance ? Que je trouverais un homme qui m’aimerait, qui m’aimerait assez, à temps. Avant que je ne puisse plus avoir d’enfant. « 39 ans ? Une broutille ! » me dirait-il. Il me prendrait dans ses bras, je m’y calfeutrerais en paix. J’aurais trouvé mon petit coin de sécurité.

De ce nid naîtrait un enfant. Oui. Une fille ! Oui, une fille…

Mais la chance passait. Obscurément. A deux doigts de moi.

Mon ancien amoureux, Alexis, m’avait accompagnée quand j’avais passé mon permis. Il avait su m’apaiser. On avait très vite habité ensemble et on s’était fait beaucoup de bien. Il m’avait dévoilé son lit en même temps que sa tendresse.

Il avait été généreux, attentif, attentionné, sensible, compréhensif, sécurisant. Il était beau, intelligent. Il était mon ami, mon frère, mon confident, mon amour, mon amant. Il avait mis un toit sur nos deux têtes et c’est depuis cet instant-là que j’avais rêvé d’un enfant.

Alexis, c’était celui qui s’était le plus investi pour moi, mis à part mes parents. Alexis, c’était celui qui avait signé le compromis de vente, avec moi.

Voilà. C’était ça. Avant Alexis on n’avait jamais misé sur moi. Sur un « nous » possible. Alexis, c’était mon homme.

Après Alexis, il n’y avait eu que du moche. Alors, pourquoi en parler ?

Cet Alexis, a-t-il existé ? Oui. Je réfléchis, attends ! Oui.

Toute cette beauté a existé.

Alors, le monde vaut d’être vécu. Oui. Parce que ce n’est pas tous les jours qu’on donne toute sa confiance à un être. Non, ce n’est pas tous les jours, Léa.

– Ai-je eu raison ?

– Pourquoi ?

– « Pourquoi ? » Parce que nous ne sommes restés ensemble que trois ans. Tu le sais bien pourquoi. Parce que ça s’est fini. Il y avait donc plus de négatif que de positif dans notre relation.

– Pourquoi viens-tu me réveiller, Léa ?

– Mais qui es-tu ?

– Je suis ta conscience.

– Parce que ça me tiraille de partout. Parce que je ne sais pas si je serai maman. Et que parti comme c’est parti, c’est mal parti.

*

Lala lala lalala. Chanter autour. Danse de zoulous. Danser autour du cadavre. Du cadavre de l’histoire morte. Un enfant peut-il naître d’un cadavre ?

Le totem en Amérique du Nord. Un homme symbolisant notre amour agonise accroché au totem. Il n’est pas réel. Sa souffrance, si. Mais lui est invisible : couleur blanc et peau. Comme l’eau qui ruisselle sur les pierres couchées du lit de la rivière. Tu la vois, couleur : transparent et pierraille-tachetée-de-marron.

Il souffre. Il souffre pour ton amour. Il est ton amour perdu. Il est mort. Rien ne va plus. Le train est sorti de ses gonds. Je répète : « Le train est sorti de ses gonds. Les dés sont jetés. Rien ne va plus. Gare au déraillement. Le train 51113 va percuter le train 31115. Gare à l’infarctus ! Sortez couverts. Dans une minute, c’est le big bang. »

– Que me veux-tu ? Je demande à ma conscience.

– …

– Allez ! Parle ! Lâcheté ! Vieille peau !

– Pas dans ces conditions.

– Ben quoi ? Qu’est-ce que t’as contre mes conditions ?

– Pas assez tempérées…

– Mais je m’en branle, moi, du climat : tropical, tempéré, air conditionné !

– …

– Eh oh ! Mais réponds-moi ?

– Pas dans ces conditions.

– Alors quelles sont tes conditions ?

– Que tu me respectes pour ce que je suis.

– D’accord. Mais tu te prends pour qui ?

– Ta conscience.

– Je sais. Je sais.

– Rectifie le tir, Léa.

Je tire sur ma cigarette et relâche nerveusement l’air inspiré.

Cet enfant, je le veux, je le voulais. Je le désirais. Mais je le désirais tellement fort que j’étais prête à jeter l’éponge. Pas « jeter l’éponge ». Mais ne pas t’avoir.

Je rentrais chez moi. Je touchais mon ventre bedonnant. Et, le soir, appesantie dans mon lit, je te parlais. Oui, mon enfant, j’étais prête à abandonner l’idée de t’avoir pour ton bien. Si je ne pouvais t’offrir un foyer chaleureux et sécurisant, à quoi servait donc que je t’aie ? J’étais prête à tout abandonner en chemin. Pour ton bien. Est-ce que ce n’est pas ça, être prête à aimer ?

Alexis m’avait lâchement abandonnée au détour du chemin. Dans un virage nommé désir. Une femme a besoin de se sentir désirée.

Un jour, Alexis avait pris un air grave. Pas besoin de mots. J’ai tout compris en un regard. Que nous deux, c’était fini. Que ciao, bye bye l’artiste.

Depuis, j’apprends à me relever. Cela fait cinq ans. Que j’essaye.

J’avais perdu mon emploi. J’avais commencé à explorer un autre projet professionnel. Avant, j’avais été kiné. Je n’avais plus supporté le contact presque tendre avec les patients. Je souhaitais être bouchère. Mais pour cela, il fallait refaire des études.

Pourquoi bouchère ? Le goût du sang, de la mort. Les mains dans le « cambouis ». La joie des ménagères à la vue d’un steak bien saignant. Le coup de couteau « schtag », pour couper la viande devant les clientes. S’isoler dans la chambre froide pour pouvoir pleurer en paix.

*

Pour l’instant, je faisais un stage le matin, pour valider mon orientation. Un organisme de formation avait signé la convention de stage. C’était mon premier stage, chez « Viandes Carnot ». La boucherie se situait à peu près au centre de SaintÉ. J’arrivais le matin à 6 heures et je restais jusqu’à midi trente.

Josiane Duchesne, la femme du grand patron, m’avait prise sous son aile. Femme de Duchesne père, elle m’amusait, avec sa façon d’ausculter chaque client sans ciller. Comme si elle redoutait qu’ils s’esquivent par la porte de sortie – qui s’ouvrait systématiquement dès que vous passiez à moins d’un mètre d’elle. Alors, seule, bien campée derrière sa caisse, elle veillait telle un cerbère et son regard méfiant semblait défier les clients pour les prévenir de tout acte malhonnête.

Elle m’amusait, avec sa blouse fleurie de ménagère soi-disant apprivoisée et son tablier blanc maculé de sang. Elle empêchait les hommes de la boucherie de me malmener. Comme on dit, c’est elle qui portait la culotte. Son cabotin de mari filait droit devant elle.

Elle me montrait comment couper régulièrement la viande, comment la hacher.

Un matin, elle avait accepté de procéder à l’inventaire des viandes vendues avec moi.

« Suis le fil », elle me disait quand je découpais la viande. Suivre le fil. Suivre le fil, ça, c’était une autre affaire. Pratiquement, j’y arrivais.

– Suis le fil, Léa.

– Oui ? C’est qui ?

– Moi.

– Qui, « moi » ?

– Ta conscience.

– …

– Alors, cette Josiane, que t’a-t-elle apporté ? Qu’as-tu trouvé à son contact ?

– Je ne sais pas. Je me réchauffais de sa chaleur.

– De qui ? L’homme de ton passé ou cette bouchère ?

Je réfléchissais, perplexe. C’était l’homme de mon passé qui m’avait donné envie d’un enfant. C’était l’homme de mon passé qui m’avait fécondée. Il avait mis sa petite graine dans mon ventre, dans mon envie. Il avait fait germer une plante dans ma vie. Et cette plante avait les yeux couleur rubis. Comme les poupées aux allures d’humanoïdes. Aux yeux anormalement prégnants. Elle était belle, mon enfant. Comme une poupée de ménagère. Comme celle qui trônait sur le buffet de ma bouchère, dans sa maison.

– Suis le fil, Léa.

– Comment ?

– Suis le fil, Léa !

***

Éthéré. Sens éthéré. Endormi. Chat empesé. Mort à soi-même. Saigner.

Le bébé est mort ! Vive le bébé !

Noyé, torturé, écorché, étranglé. Éventré. Vidé. Détruire le tout.

Vous voyez l’enfant né ? – mort-né…

Soulagement. Écorché. Perdu à moi. Au revoir, mon bébé.

Vis. Mais vis loin de moi. Je te donne un bout de moi pour que tu puisses m’échapper.

Vis. Mais vis comme un roi. Comme une personne séparée. Je ne t’ai pas assez aimé.

Ne crie pas à la vengeance, ne crie pas au tourment, ne crie pas au hasard, ne crie pas au détriment, ne crie pas contre ton enfance. Crie contre l’offenseur. Détache-toi. Meurs à toi-même. Pour y échapper. Renais de tes cendres comme un phénix. Approuve la paix. Va et vole, mon aimé. Plus tu seras loin de moi, mieux cela vaudra.

Trouver le bon envol. Trouver la bonne distance. Trouver ce qu’il faut dire pour ne pas te faire fuir. Mais espérer encore. Mais espérer quand même. Que tu quittes mon domaine et mes terres non nobles.

Respire. Chuinte ta vie. Reçois l’espoir. Puise l’envie. Partout, dans des bras étrangers, soulagés, apaisés, aimants et aimés.

Vis vers une grand-mère. Vis vers un pré chantant. Vis auprès d’une rivière et des bois pleins d’enfants.

Ne confie pas ta peine tant que tu es prisonnier mais avoue toutes tes chaînes quand tu te sentiras en sécurité.

Alors, il sera temps. Temps pour annoncer ta reine, et ton roi, ton père et ta mère et ton passé.

Alors, loin de mes terres pas nobles, loin de mes terres désenchantées, peut-être tu me choisiras, tu m’aimeras en pensée.

Alors ce bout de moi que je t’avais donné te donnera des « Je t’aime » qui te feront avancer.

Crois en toi, car tu es maître de ta vie et de ce chantier pour lequel tu te donnes tant de peine.

Il est né. Il est né.

Dans son pré chantant pas de haine. Pour mon nouveau-né. Me choisira-t-il quand même, du guêpier où je l’ai fourré ?

Sa mère.

*

J’ai rien. Rien dans le bide. C’est pas la foi qui manque, c’est l’effroi. Je suis pleine d’un effroi qui manque. Je veux offrir mon cœur à celui qui en veut. Comprenez bien. Ce n’est pas la récompense qui compte. C’est le chemin. Quoique la récompense fait peut-être partie du chemin. Le chemin, c’est de savoir. Le chemin, c’est de savoir quel chemin prendre.

Léa est à la caisse. « Viandes Carnot ». son visage se fige dans un sourire forcé. Il faut bien faire croire qu’on aime les gens. Qu’on aime le contact. Stage. Il faut bien faire croire qu’on veut être bouchère. Qu’on salive à l’odeur de la viande. Que le sang nous fait tripper. C’était quoi, la question, déjà ?

Ah oui, t’accouches ? Accoucher oui, mais de quoi.

Attendre que la lune montre son beau ventre. Et que le soleil se cache. Pour patienter dans la nuit. Alors Léa trouvera le chemin. Elle saura. Il suffit de lui demander, à la lune.

Un dernier sourire à la dernière cliente.

*

Noyée. Noyée dans le vide. Courir. Courir avide. Effleurer. La peau des os. Ébranler. Sous vide. Oser. Pas peur du vide. Avancer. Mettre des mots.

La petite fille se juche, se niche, se perche. S’abrite et se repose. Au loin, dans des bras assassins. Au loin. Dans le trou de l’abîme. Cri qui déchire la nuit. Le berceau berce sans bruit. Tapage nocturne. « Vous avez dit ? » « Tapez ce cri ! » « Tapez. » « Faites taire l’envie. »

Plus. Plus d’enfant sur tes reins, plus. Plus d’enfant sous tes seins. Plus. Le monde est assassin.

L’enfant désire tes mains.

Sur la peau de satin, se garer, s’épauler. Babiller, « je babille » dit l’enfant meurtrier.

L’enfant tutoie sa mère. Il hurle et puis il tape sur les parois du berceau. Rien ne soulage sa peine. Rien ne perd son chagrin. Son ventre réclame famine. Une main contre lui, caresse sur le bide. Réclame une peau.

Léa n’est que colère. Contre le petit père. Cet enfant, cette fille qu’elle chérit avec envie. Qu’elle aime par-dessus tout. Tout est un abreuvoir. Qui amortit les bruits. Léa aime sa fille. Sa fille seule dans son lit.

Casser. Casser le fil. Casser tout ce roulis. Léa prend le pantin. Il est absurde, sans vie.

Elle fredonne l’air de rien. Casser la symétrie.

Tout est irrégulier dans l’intention d’aimer.

Le lien se tisse et toile. Que retiendra la fille de ses premiers instants dans les bras de sa mère ? Que retiendra l’enfant ?

Roulis de la sécurité. Patienter. Irrégularité. Lien en pointillé. Léa lâche sa fille.

Elle perd son enfant. La mer en elle monte. Tout, comme un robinet qui remplit la baignoire. « Je chante sous le toit » claironne l’enfant sans cœur, claironne Léa sans heurt.

L’enfant est mort déjà. Il n’existera pas. L’enfant est mort déjà. Il ne respire pas. La petite fille sursaute. C’est la chair de sa chair, ébranlée sur la chaise. La petite fille sourit. Elle sourit à la vie. Léa se sauve et court, loin de sa fille noyée. Elle rugit dans la rue. Elle surgit toute nue. Le monde est gris dehors. Léa, rouge déjà, a perdu son envie. L’enfant est mort en elle. Le monde et ses mystères. En elle s’ouvre la vie. S’inventer un décor. Tout est un corridor. Un corridor ouaté. Mais, le monde et sa rue. Boutiques multicolores. Sans danger.

*

Vœux

Je ne suis pas partie que je suis déjà loin

Je suis déjà partie aux confins, aux confins

Je ne suis pas partie que je vais déjà loin

Et je suis loin, loin, loin,

Partie et loin.

J’avais un vœu, un seul, celui d’être mère

Mais il s’estompe, linceul, mort et course par-derrière

J’avais un vœu, un seul, c’était celui d’exister

Mais tu me fends la gueule

J’ai peur de mon aimé

Si je suis si imparfaite

Ne me laissez pas tomber

Ne me laissez pas avant que je sois renée

Ne me quittez pas avant que je sois née.

J’avais un vœu, un seul, celui d’être aimée

Et d’aimer, d’aimer, d’aimer.

Et d’exister.

L’enfant invisible – Chapitre 2

L’enfant invisible – Chapitre 4

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