L’enfant invisible – Chapitre 2 – de Catherine Balaÿ

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L'enfant invisible
Illustration: Cham

Léa met de l’eau dans la bouilloire. Elle ne se souvient pas depuis quand elle connaît le thé. Le ciel est à l’orage. Léa sent l’ébullition sous la peau. Sous la peau de son ventre doux. Elle se souvient. Elle se souvient de quand tout a commencé. Pour elle. Sa vie.

Elle avait 18 ans. Elle. Sa vie. Un brouillon de vie. Léa se souvient de son premier appart. Elle avait composé le numéro des propriétaires lyonnais.

– On n’a plus d’appartement à louer ! avait dit l’homme d’une voix de crécelle. Et puis, il l’avait rappelée : « On a bien un appartement qui vient de se libérer dans le même immeuble que nous, si vous voulez le visiter…».

Léa ne savait trop qu’en penser. Elle arriva devant la maison imposante. Une belle bâtisse bourgeoise avec un jardinet devant, donnant sur la rue. Trois étages. Les poubelles bien alignées, sur la gauche, à l ’entrée. Elle a sonné.

Voix-de-crécelle était gêné. Sa femme scrutait Léa, essayant peut-être de découvrir en elle une intruse, une affabulatrice. « Des études de médecine, c’est vraiment ce que vous allez faire ? » L’attitude tranquille de Léa, puis son « oui » assuré les avait détendus d’un bloc.

L’appartement, en dessous des toits, avait tout d’une chambre de bonne. Léa avait espéré découvrir un appartement pas trop grand, dans lequel elle pourrait se calfeutrer. Il était petit. D’emblée, cela la rassura.

Ce qui choqua Léa, ce n’était pas la fine pellicule de poussière qui recouvrait tous les meubles. Non. Ce qui choqua Léa c’était ce vide qui l’avait prise à la gorge en découvrant l’appart. Un vide qui lui était familier. L’appartement, délaissé, évoquait le côté inhabité de Léa. Ou si c’était l’inverse. Le haut-le-corps initial avait bientôt laissé place à une subtile complicité. Comme un accord entre elle et ce lieu. Mais un accord très léger. Presque inaudible. Imperceptible pour un regard étranger.

Les rares meubles qui ornaient ce qui était présenté comme un T2 étaient d’une simplicité désarmante. Mieux : ils étaient terriblement moches, avec un petit côté baroque qui rendait bancale leur simplicité. Oui. La table avait bien un plateau et quatre pieds. Les dossiers des deux chaises promettaient un confort des plus rudimentaires. Elle s’aperçut que le lit grinçait. La cuisine, qu’une mince cloison séparait de la chambre, était petite et mal éclairée. Au bout du couloir, on se cognait à une porte blanche un peu jaunie. Et quand on ouvrait cette porte, on découvrait une salle de bains vieillotte, contenant un lavabo fendu et une douche ébréchée. Il en ressortait que l’appartement était triste, un peu écorché aux entournures (c’est une expression à peine métaphorique, quand on regardait les coins de la table qui, loin d’être pointus, laissaient apparaître un bois de mauvaise qualité, effrité). Cela fit peur à Léa, tout en la rassurant, ce tue-l’amour. Ce tue-le-bien immobilier. Elle se dit, pas étonnant qu’il ne soit pas loué, cet appartement.

Mais, justement, le fait que personne n’en voulait – il n’avait pas encore trouvé preneur, à deux semaines de la rentrée – lui laissait plus de place pour l’investir. Il n’était pas désiré. Elle remplirait ce rôle.

Cette bulle à laquelle on ne pouvait se raccrocher. Cette bulle qui n’avait pas de visage, elle essaierait de lui en donner un. Elle apporterait une télé. Un cadre – photo. Un clic-clac sommaire serait déposé, agencé avec un brin de circonspection dans son salon. Il y trouverait sa place. Les études de kiné l’attendaient.

Du haut de ses 18 ans, elle les entama donc, en commençant par une première année de médecine. Un passage obligé pour intégrer l’école de kiné. Ce fut dur. Ce fut rude. Finalement, Léa était beaucoup plus souvent à la faculté que chez elle. Les week-ends, elle partait souvent à Dijon chez ses parents. Résultat : Léa fuyait son nouveau domicile. Il se passait ce qu’elle avait à la fois espéré et craint. Léa avait du mal à trouver sa sécurité. Léa ne savait pas se reposer en elle-même. Léa ne pouvait s’appuyer contre les murs, tout contre. Contre ses frontières, et contre les murs de son chez-soi choisi. Seules les discussions avec les amies parvenaient un peu à contenir ses ruminations autour des cours de médecine.

Mais aucune ne venait chez elle. Elle n’osait pas inviter ses amies de fac. Trop mal rangé. Trop sombre. Pas assez habité. Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis le début de l’année mais personne d’autre qu’elle n’avait vu ses murs. Ils étaient dépassés. S’appuyer sur eux était illusoire. Il faudrait faire semblant. Vivre dans une bulle de savoir.

Le soir, Léa faisait chauffer son repas dans l’unique casserole qu’elle possédait. Toujours le même rituel. Toujours les mêmes pâtes, dans la même petite casserole. Puis s’asseoir à la table du salon, manger en regardant par la seule fenêtre, donnant sur les toits. Avoir pour unique compagnie la lune et les étoiles.

Debout.

Léa aura beaucoup mangé debout oui. Directement sur la table du salon, qui lui servait aussi de bureau, la casserole contenant les pâtes égouttées déposée dessus pendant qu’elle révisait ses cours. Ne pas s’arrêter pour manger. A peine se remplir le ventre. Personne à appeler. Se calfeutrer dans le lit. Le lieu comme un repère. Un premier repère. Un « repère » de brigands. Un repère qu’il ne faut pas trop toucher. Pas se laisser toucher. Pas s’appuyer sur le lieu. Pas être contenue par lui. Lit. Se calfeutrer.

Léa écoute la musique dans le poste. Musique classique. Comme le temps passe. Mon Dieu. Comme le temps passe. Passé noir et blanc. Elle avait oublié. Nostalgie et pas nostalgie. Le premier appart. Les premières amours. Le premier rempart. Trouvé en un lieu, enfin un vrai chez-soi. Enfin des liens qui tiennent. Léa ne sait pas ce qu’elle fout. Elle mire la fenêtre. Un cri d’enfant la tire de sa léthargie. Un enfant qui probablement joue dans le square en bas de son T1.

T1. Maintenant elle est bien dans son lieu. Les feuilles bougent. Léa caresse son doux ventre. Elle espère, Léa.

***

Tombée. Délaissée. Perdue. Souvenir échancré. La fin de quelque chose. La fin d’un monde. Quarante ans, c’est la fin de l’insouciance. C’est les grands problèmes qui s’accumulent. C’est les parents qui peuvent décéder. Non, pas ça. Pas les parents. Pas les parents qui partent. Je ne peux pas vivre sans eux. Trou qui s’agrandit. C’est vide dedans. C’est un blanc neutre qui aspire et qui glisse sur les côtés. Fin de quelque chose. Fin d’un monde rêvé. Fin de l’amour gratuit, du tout le monde est beau et gentil. Clap de fin sur la vie de bisounours.

Après, ce sera la guerre, l’horreur. La misère physique, les angoisses terribles, la vie en noir et blanc, et plus en rose bonbon. Plus de rouge saumon. Plus. « Le sang ne coulera plus dans vos veines, madame… Il gouttera. » Sauf. Sauf si vous apprenez à aimer votre enfant, madame Léa.

– Apprendre à aimer mon enfant. Mais comment ? Puisqu’il n’est pas là ?

Aimer la vie et ce qu’elle promet. Quarante ans ! Le bel âge ! Ça fait peur. Vertige. Quarante ans à vivre encore peut-être. Quarante ans à se taper. Quarante ans à grandir, à faire pousser. Quarante ans à inventer, quarante ans à créer. Quarante ans à faire le ménage. À soigner son intérieur. Quarante ans à soigner son apparence. Quarante ans pour plaire avec rage. Quitter les habits de la vieillesse !

Mais peut-on quitter ce qui nous constitue depuis notre enfance ? Aimer son enfant, c’est aimer plus que soi. C’est poser un acte. C’est, en conscience, aimer au-delà de soi. Faire fructifier. Faire fructifier la vie. « Je ne suis pas encore morte ! » se réjouit Léa.

Non. La vie court encore dans mes veines. La vie court à jamais dans mes veines.

Léa rêve de la vie après la mort. Il paraît que ça existe. Là-bas, pas de mari et femme, le rabbi l’a dit. Des personnes. Des êtres de lumière. Aucun enfant ne l’attendrait en haut, dans le Royaume des Cieux. Mais plein d’êtres d’amour l’entoureraient. Elle dit ça, mais elle n’est pas bien sûre d’y croire. Mais entretenir. Nourrir la foi. Alors, s’agenouiller près du rabbi. Le prier d’éclairer sa vie. Ai-je raison de vouloir devenir bouchère ? Je suis à un carrefour de ma vie. Alors, que fais-tu ? Que faire ? Viens. Ne me laisse pas seule. S’il te plaît.

*

La petite fille en fleurs gambade dans les prés. Elle gambade ma petite fille.

Elle me dit coucou. Au revoir. Je t’aime, maman, je t’aimais, je ne veux pas grandir, je souffre trop dans ton regard. Tu ne m’aimes pas assez maman.

J’ai couru après ma petite fille et je me suis pris les jambes dans le tuyau d’échappement de la voiture démantelée. J’ai quitté la voiture et j’ai couru dans les prés, juste derrière elle. Ma petite fille. Elle avait l’air de rire. Oui ça avait l’air de la faire marrer de me faire courir, comme ça. Elle riait aux éclats. Elle s’enfuyait comme un fantôme. La rattraperai-je ? Un coup à droite. Un coup à gauche. La rattraperai-je ? À gauche de l’arbre. Elle l’évite. Cela devient une course haletante.

Je crie : « Reviens ! » Je cherche son prénom au fond de mon cœur, mais elle en a plein, de prénoms, au fond de mon cœur. Comment la nommer pour qu’elle se retourne. Mes cheveux volent, je suis un guépard, je suis une maman ourse qui veut protéger son petit des prédateurs.

Mais, un cri me prend, un cri qui déchire ma poitrine : en courant ainsi après ma petite, elle devient ma proie, ma proie à moi. Plus je cours et plus elle s’éloigne. C’est moi qu’elle fuit. C’est moi le loup. Alors, malgré son rire, son rire aux éclats, malgré son sourire et ses lèvres couleur cerise, malgré sa bonhomie d’enfant bien portante, un hurlement me prend. Mais pas de ces hurlements qui réveilleraient les voisins de leur plus lourd sommeil. Non. Un hurlement tout intérieur. Un hurlement qui fend mon cœur en deux.

Je m’essouffle. Mais je ne veux pas la lâcher et j’ai tellement peur de lui faire du mal. Je me redresse. Je ralentis le pas. J’ai tellement peur de la perdre. Ma petite fille. Mon autre moi. Ma petite personne toute agitée ce jour. Ma petite reine. Mon étoile. Ma chérie. « Ma chérie ! » je crie. « Ma chérie » je continue. « Ma chérie ! » je poursuis. Alors, dans ce jour qui finit je me repose sur le tronc de l’arbre qui domine les prés.

Elle virevolte. Elle sautille, ma petite fille. Ma petite chérie.

– Maman ! Maman ! Regarde comme je saute. Regarde maman.

Elle esquisse une arabesque.

– Comme le cabri de Marcel ! elle ajoute.

Je lui souris, d’un superbe sourire de connivence. Je m’appuie un peu plus sur l’arbre. Les mains frissonnent. J’ai peur. Toujours. Que ma petite fille et moi, on se sépare. Là, elle doit être à dix mètres. C’est loin. C’est trop loin. Un jour, je lui mettrai un collier autour du cou. Et tant pis pour les bourgeois qui s’écrieront : « Mais vous êtes indigne, Madame ! »

Je la regarde, ma petite princesse qui n’existe pas. L’essentiel n’est-il visible que par les yeux ? Je la vois, ma petite princesse. Ma petite. Ma chérie adorée. Et je ne la quitterai plus. Je la veux pour moi toute seule. Mon petit cabri qui s’époumone dans le pré d’à côté. Elle reste au même endroit, tranquille.

Je rebrousse chemin et retourne à la voiture démantelée que m’avait offerte mon grand-père pour mes dix-huit ans et qui a mal vieilli. Je m’assois sur le siège avant, le siège conducteur. Je repense au temps d’avant. Au temps où j’avais un grand-père, et une poupée pour jouer. Maintenant je suis une grande fille. Je tourne les yeux vers ma petite fille qui a disparu. Je me lève.

Maintenant j’ai quelqu’un à surveiller.

*

Oubli. Oubli de soi. Oubli de moi. Penser aux autres. À l’autre. À toi. Penser à sourire. À oublier. Desserrer les freins. Écouter une amie. Écouter son chagrin. Penser à Jésus. Inspirer son souffle. Être là. Faire attention. À toi. Changer de chemin. Être prête à lâcher ta main.

Mon enfant. Je t’aime.

Léa boit une infusion. Calme et doux. Atmosphère calme et douce. Bye bye demain. Bonjour le présent. Aimer son enfant. Maintenant. Pas le lendemain. Un embryon vaut mieux que deux tu l’auras. Un embryon de plein. Un embryon de tendresse. Léa regarde dans la glace et s’adresse à un public invisible :

– Regardez-moi, je suis un embryon de tendresse, je suis un embryon d’amitié, je suis un embryon du Christ. Je suis un embryon de charité. Je t’aime. Mon enfant qui n’est pas né et qui ne naîtra jamais. Je t’aime. Dans les yeux qui chavirent, dans le sang qui se lie. Je t’aime. Tu n’es pas né et je t’aime déjà et je t’aime de trop. »

Léa met sa jupe en jean. Le joli haut qu’elle avait acheté la veille de Noël l’année d’avant. Elle ne croit plus en Dieu, déjà. Il lui fait peur, il la foudroie. Léa remonte ses collants rayés en laine.

Elle a quitté le domicile. La foire et le tintouin, le tsunami dans le T1.

Elle s’est dit : « Je dirai bonjour aux mendiants. Je leur sourirai de toutes mes dents. Je leur donnerai mon embryon à cajoler. Cet embryon que je chéris, que je soigne, qui me fait chavirer. Cet embryon d’amour à donner. Je leur donnerai mes lèvres pour les bisouiller, je leur donnerai mes mains pour les caresser. Je me donnerai à Toi en entier. Mon amour, mon Dieu, mon enfant, mon aimé. Je t’aime. Apprends-moi à me laisser aimer. C’est toi que je cherche dans les yeux abîmés. Mon aimé. »

L’enfant invisible – Chapitre 1

L’enfant invisible – Chapitre 3

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