L’enfant invisible – Chapitre 1 – de Catherine Balaÿ

L'enfant invisible
Illustration : Cham

« Si j’étais moi, ni la femme que je suis ni même l’homme qui dort dans mon lit ne me feraient peur… mais je me lâche la main, je me perds en chemin ». Léa divague sur Zazie.

Zazie passe dans le poste. Rattraper du temps perdu. Faire une machine. Le linge est posé sur l’étendage qui campe au milieu du salon. « Souffler sur les nuages, que je voie le ciel bleu. Temps pluvieux. »

Rien ne bouge mais tout bouge dans cet appart. Léa ne croit plus dans le métier de bouchère. Elle a des doutes, Léa. « Je n’aime pas le sang », elle écrit. Pourtant, elle n’aime que ça. Le sang qui gicle. Mais qu’il gicle, ce sang !

Comme une mère perd son sang quand elle accouche. Qu’elle le perde, ce sang ! Qu’elle perde les eaux. Qu’elle perde le sens du sens.

Et puis, s’arrêter. S’arrêter de penser aussi. Elle mime une danse de paradis sur les toits autour de son immeuble, autour de son appart. C’est une danse comme celles de Mary Poppins. Une danse légère et toute en arabesques. Le parapluie pour s’appuyer lors des claquettes sur le côté. Harmonie et élégance.

Oui. Arrêter de penser. Danser. La pluie dégringole sur la ville. Bouger le corps pour oublier jusqu’à son existence.

Après, il faudra faire le ménage. Laver la vaisselle d’abord et puis la cuisinière. L’astiquer. Astiquer les foyers de la cuisinière. Se transformer en femme de ménage. Le tablier noué autour des reins, elle reprend un peu de thé, comme une recharge indispensable à son bon fonctionnement. Passer l’éponge sur le plan de travail. Deux grandes étagères se superposent dessus. Ce n’est pas une cuisine, c’est une kitchenette. On fait comme on peut. Frotter sur les taches de thé qui ne veulent pas partir. Le jus de viande aussi. Car Léa est carnivore. Elle dévore la viande comme on s’accroche aux soucis. Depuis toute petite, le lapin, le poulet, la dinde. Le must : la viande rouge. Toute sa vie aura été parsemée de ces moments à engloutir la chair des animaux.

Mais l’heure est au ménage. Alors, passer à nouveau l’éponge sur cette tache de sang qui salit la table. Tiens, la débarrasser, cette table, justement. Depuis combien de temps Léa n’a plus parlé à sa mère, entre femmes ? Elle lève le verre et l’assiette. Elle jette les restes dans la poubelle. Passer un coup sur l’évier et sur la machine à laver le linge.

Le sol, ce sera pour plus tard. Hmm. Un peu de musique ? Mmoui.

« Même au siècle prochain, j’en parlerai encore… ». Les deux voix sont mélodieuses ensemble. Le chanteur et la chanteuse donnent l’air de s’aimer.

Approcher la tasse des lèvres. Le thé embrasse la bouche de la belle. Bien trois mois qu’elle n’a pas parlé à sa mère. Parler de quoi ? Peut-être de son envie d’avoir un enfant. De cette niche qu’elle lui a construite.

Prendre le chiffon. Un peu de produit dépoussiérant. Ce sont des choses qu’elle ne savait pas faire, tout cela.

Passer. Repasser. Frotter. Ranger. Penser, oui, ne serait-ce que penser à dépoussiérer. Bien faire son lit le matin. T1 : quand les amis viennent, le lit est visible. Il faut penser à tout. Débarrasser le salon-chambre-salle à manger des petites culottes aussi.

La chanteuse susurre. Être ordonnée, c’est d’abord être organisée. Ranger un coin, et puis un autre coin. Le coin cuisine en premier en débarrassant les deux tables : la table de la salle à manger et la table du salon, distantes d’un mètre seulement. Ensuite, donc, la poussière du salon tout en rangeant. Disposer les livres qui traînent sur la table de nuit dans la bibliothèque. Passer le chiffon tendrement. Presque lascivement. Retrouver des objets. Juste ça. Chaque chose à sa juste place. Que chaque objet soit précieux. Pour cela, pouvoir le retrouver. Pouvoir le retrouver à la trace.

Léa ouvre la porte-fenêtre. Elle admire radieuse l’appart ouvert à la vie. Peau neuve. Il a une peau neuve. Elle peut s’ouvrir aux autres à nouveau et inviter des amis. Antoine en premier lieu. Antoine sera d’accord. Antoine est toujours d’accord. Antoine a toujours été partant pour elle. Il l’a toujours choisie. Antoine la préfère depuis toujours. Antoine est son ami pour la vie. Surtout depuis que Léa n’est plus amoureuse d’Alexis. Il est heureux, Antoine. Il est heureux de pouvoir retourner dans la caverne de Léa si longtemps restée fermée. Il est heureux de voir que Léa prend soin d’elle. Léa se nourrit. Léa peut enfin grandir. Il respire, Antoine.

Partager le thé avec Antoine. Parler de tout, de rien. Surtout de rien. Verser le thé, dans un premier temps, dans la théière. Le thé à la rose pour le palais délicat. Faire bouillir l’eau. « Une cuillère de miel ? » « Une cuillère de miel ! » « Un petit biscuit ? » Le sourire acquiesce. « Comment va Saint-Etienne ? » demande Léa amusée à son meilleur ami. Antoine répond par un « Que veux-tu que je te dise ? » Il lui octroie une grimace comique. Antoine est fonctionnaire. Agent administratif. Il accueille le public à la mairie. Mille accents aux portes de la ville. Antoine adore parler des gens qu’il rencontre.

– « Connais-tu la dernière ? Tu sais, le grand-père qui vient chaque semaine nous tenir la jambe pour déposer une lettre de doléance à l’attention du maire. Il a râlé contre les rétroviseurs des bus, contre leur hauteur. Il a dit, mais si je faisais un mètre quatre-vingt-dix, moi, je serais assommé par ces rétroviseurs droits. Vous ne pensez pas assez aux personnes qui sont grandes ! C’est une honte. Tenez, la semaine prochaine, je vous amènerai le plan des bus suisses. Ils sont merveilleux les bus suisses ! J’ai un ami qui est maire dans une petite ville suisse, il se fera un plaisir de vous faire passer ce plan. Tout à refaire ! C’est une honte ! Ah ! Je plains les Stéphanois qui font plus d’un mètre quatre-vingt-dix ! Vraiment ! … »

Léa éclate de rire. C’est jouissif. Antoine sert le thé. Elle ferme les yeux. Ce qui est bien maintenant, c’est que son appartement accueille du monde.

C’est encore un équilibre fragile. Léa doit être avertie de l’arrivée de l’ami dans son antre quelques jours avant. Elle se prépare alors à l’accueillir. Comme une fille prépare sa tenue avant de voir le fiancé. Comme une vierge parcourt son corps de baumes enivrants avant la bataille. La bataille contre le corps de l’autre. Le corps de son amour. Elle a peur, la vierge. Elle a peur de sentir mauvais. Elle a peur de l’odeur de ses odeurs. Elle a peur qu’il se détourne d’elle, son amour. Elle a peur d’inspirer le dégoût. Léa passe la serpillière dans le salon. Aujourd’hui, elle n’a pas le courage de la passer dans les coins et recoins. Quelques moutons subsistent. De la crasse. De la saleté. Ne pas arriver à faire les choses de façon carrée, entièrement, parfaitement. Ne pas parvenir à empêcher cette puanteur de s’agglutiner. Elle s’agglutine, cette puanteur. 1 plus 1 plus 1 plus 1, plus une infinité, ça fait nécessairement plus de quatre. Ça fait plus d’une infinité de pus. Le pus, c’est le trop-plein. Ça s’enchaîne, ces choses-là. C’est des chaînes autour de la peau. Un cadenas autour du T1.

Rendre propre, c’est aussi cacher la vraie intimité. Celle où on laisse traîner son pyjama sur le canapé, celle où on oublie la petite culotte de la veille sur le lit, bien au milieu, bien en évidence.

Mais, est-on obligé de ranger autour de soi avant de recevoir l’ami ? Est-ce nécessaire de cacher la misère face à l’ami ? Ne peut-on pas la montrer, sa misère ? Ne peut-on questionner la relation ? M’aimes-tu ? Dis ? M’aimes-tu ?

M’aimes-tu malgré ma misère ? Dans ma misère ?

La vierge osera-t-elle ne pas toucher à son intimité avant qu’il ne la découvre son amour comme on effeuille les pétales d’une rose ?

***

Je suis dans la ville et je cours. Rouge et gris. Devanture rouge et grise. « Carnot viandes ». A l’attaque ! Boucherie. A l’attaque. A l’attaque de la chair comme quand j’étais vieille. Avant. Quand on me disait que j’étais jeune. Mes frères ! Protégez-vous ! La chair est faible. Pas de souci. Pas de problème. Ne pas baiser alors. De toute façon, avec qui baiser ? Léa, parfois, rêve d’un homme beau comme un soleil.

Mes frères. La chair est faible, alors comptez sur l’Esprit de Dieu qui est fort.

Déchairéifiez-vous. Evitez la chair. Fuyez la viande. Fuyez la viande rouge. La viande morte. La viande lâche. La viande foutue. La viande que l’on déguste. Fuyez-la, cette viande qui veut dire : je t’aime ; je t’ai aimée ; je ne t’aimerai plus.

L’homme de mon passé. Léa se remémore ses derniers mots. A Alexis. Tellement. Léa regarde la viande découpée en petits morceaux comme elle se souvient de son passé d’amoureuse. Cloisonné. Rangé, bien en cubes. Dans un placard. Oublié. Il ne m’a pas aimée. Lui.

Elle a envie de lécher la vitrine. Ingurgiter toutes ces chairs mortes pour le sentir vivre, lui. Le bébé de son homme invisible.

*

Éberluée. Scotchée dans le mauvais sens du terme. Out. L’affiche est fermée. L’affaire est close. Laver. Se laver de tout. Laver l’affront. Affront porté au cœur du corps. Affront pas lavé. Affront pas clos. Comme le bébé ferme les yeux sur ma poussière à moi. À moi qui suis sa mère.

Je ne suis pas finie. Il paraît que je ne suis pas finie. La jeune femme ferme les paupières et appuie sur pause. La tristesse gagne ses yeux. Léa caresse son ventre arrondi.

Quand elle l’aura, elle se dit, quand elle l’aura ce petit d’homme, tout s’éclaircira à sa pensée. Elle appuie sa tête sur sa main, comme ça. Ça ne veut pas venir. Les larmes ne se crochètent pas à ses joues. Y a pas de doute, ça ne viendra pas. L’horizon est flou. La lune est dehors. « Le bébé rebondit ! Si, si, je vous le dis ! » Elle exulte, elle éructe, elle saute de joie. Son bébé est là. Pourtant ça va pas. Ҫa. Ce moi. Ça n’est que poussière. Ça n’est pas lumière. Ça n’existe pas.

Lassitude étrange. Le monde qui dérange.

Étonnant reptile. Pointu et visqueux.

Agressif en chef. Ventre qui s’arrondit. Le bébé sorti, à son tour perdu ne sera sur Terre qu’une petite poussière. Ça veut dominer le monde et les idées. Ça ne comprend pas que la Terre est un long débat entre ceux qui croient et ceux qui croient pas que ça existe.

Choc ventral, pied contre la paroi. Exister pour s’anéantir, quelle drôle de destinée. Traversée du désert.

« Je ne suis pas finie ». Elle regarde son appendice, ce ventre qui avance. Comme une petite maison du dehors et en elle.

Une petite maison avec un toit, un mur et un sol. Et des aérations. « Je suis finie à deux. » Le doute s’agglomère. Je n’suis finie qu’un peu. Ce doute la dévore. Elle croque dans la mort.

*

« Tenderly » « And you and I »

Bercement. Soulever la petite. Au creux de son bras. Sentir son chaud dans le chaud de l’appart’. Duvet ronronnant, flirt avec la folie. Joie intense. De découvrir ce petit être si dépendant, si endormi, si tranquille. Babillant des mots d’amour secrets. Des mots qu’il ne connaît que pour moi. Son regard me donne en intraveineuse tous ces mots d’amour que je recherche tant.

Je suis une chercheuse. Une chercheuse de ce genre de trésor. Je suis une mère. Je suis une mère en attente. J’attends.

Il me sourit ! C’est vrai ! Il est là. Il me voit. Il chantonne, il remue, j’entends ses gazouillis incroyables d’enfant extraordinaire. Oui, c’est un enfant extra. La douce musique enclenchée dans le poste m’enchante le cœur. Elle y dépose un doux baume salvateur. Une subtile mélancolie me surprend au coin d’un rêve.

Je vois déjà dans ma fille les traits de ma mère. Ses yeux bleu tendre, le vermeil de ses lèvres finement ourlées, les pommettes un peu saillantes qui donnent bonne mine. J’y vois déjà son sourire à la Cendrillon. Les cheveux noirs de jais. Quoique non. Elle n’a pas tout de ma mère. Le nez un peu busqué de mon père. Elle est ronde, comme lui. Ma petite fille chérie. Je crois plutôt que c’est un mini-moi, une mini-poucette ma puce adorée. Elle me regarde. Elle approuve. Je la serre contre moi. Doucement.

*

Calme. Silence angoissant. Le vide. Le vide dans les relations. Le vide à l’intérieur. Du ventre, aussi. Une bulle. Non, pas une bulle. Une bulle en forme de trou. Rond.

C’est criant et ça pue. On ne sait pas où se mettre. Ça n’est pas excitant. C’est un parfum qui envahit. Le cul entre deux chaises. Ne pas savoir que foutre de sa vie.

Si. Devenir bouchère. Léa grimace. Sa bouche esquisse un sourire. Hum ! « Bouchère. Pourquoi pas astronaute aussi ? »

De toute façon, à quoi ça rime ? Rien ne rime à rien. Elle n’aura pas d’enfant. C’est dit. C’est comme ça. C’est donné. It’s done. Oui, c’est dit. Si. Elle aura un enfant. Un enfant dans lequel se calfeutrer, un enfant dans lequel se mouvoir. Il existe ! Elle l’a vu. C’est sûr. C’est du cent pour cent. C’est de son sang. Elle a vu le messie. Elle a vu l’insoupçonné. Elle a vu son enfant.

Il pleure. Il lui réclame des soins. Elle doit le nourrir, l’allaiter. Il faut s’en occuper. C’est criant, un enfant invisible.

2h16 du matin. Grognements sourds dans le berceau, dans le noir du ciel obscur.

L’automne s’invite à la porte. Roh ! Il va prendre froid, cet enfant. Il faudra lui acheter un manteau. L’hiver arrive. Les feuilles d’automne ont glissé sur le sol. Léa achète un chou. Elle porte l’enfant sous son anorak. Elle ferme la glissière jusqu’en haut, jusqu’au cou. Il faut faire attention. Il ne faut pas qu’il ait peur du noir. Alors elle passe tendrement sa main sur son dos. Le dos de son enfant invisible.

17h03. Elle rentre dans la boutique enfantine.

Acheter un manteau.

– Bonjour, vous n’auriez pas des manteaux pour bébés ?

– Si bien sûr, mâdâme, répond la vendeuse avec un accent traînant désagréable.

Elle se donne des airs. Des airs supérieurs.

Cela bouffe Léa de l’intérieur. Elle aimerait le lui le cracher à la figure, son accent supérieur. Elle aimerait lui jeter le chou qui traîne dans son sac contre son ventre. Contre son ventre à elle. Cette bourgeoise qui l’horripile. Une sale bourgeoise qui voit passer des mamans à longueur de journée. Léa tremble. Va-t-elle pouvoir rester dans ce magasin. Elle inspire calmement. Elle expire sans bruit. Sans un seul mouvement des lèvres.

– Quel âge a ce bébé ? lui demande madame.

Les lèvres de Léa se figent dans un sourire inachevé.

* * *

Annonce du roman de l’été

L’enfant invisible – Chapitre 2

1 commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s