Textes et ( micro) nouvelles -BALTIMORE (Extrait) – un roman de Pascal Depresle

Publié par

Après nous être assis sur de la moleskine froide et moelleuse, nous avions été servis d’office en café. Puis la serveuse avait pris notre commande.
-Monsieur Smith, avant que nous n’entrions dans la conversation, puis-je vous poser une question ?
-Avec plaisir, avait répondu Smith.
-Pourquoi ces lunettes d’aveugle ?
-Ah, je m’en doutais. Pourquoi ? Parce qu’elle vont bien avec mon look, elles s’accordent avec mes cheveux blancs. Et puis, je dois bien vous le dire, il arrive que, dans la rue, on me prenne le bras pour me faire traverser. Tenez, un jour que je courais après un suspect, une histoire de tromperie, j’en accepte peu, mais le chèque était à la hauteur, après l’avoir perdu de vu, je m’étais assis à la recherche d’un second souffle au coin d’une épicerie. Tandis que je tendais la main pour rajuster mon veston, une vieille dame sortant avec des sacs pleins les bras m’avait refilé un dollar, pour manger mon pauvre homme, m’avait-elle dit. C’est arrivé une fois ou deux de plus, et comme il n’y a pas de petit profit, je les garde. D’ailleurs, si j’oublie, faites moi penser à vous parler argent, il va me falloir une rallonge, contre facture, s’entend. Mais je n’oublierai pas. Y a t-il autre chose que je puisse faire pour votre curiosité ?
-Non, monsieur Smith, c’est parfait. Vous êtes un homme qui aimez l’argent pour jouer à l’aveugle et en tirer profit. Je saurai me méfier de votre complément de facture.
-Je ne joue pas, mister Landrin, je porte ces lunettes, tout simplement. Ce sont les autres qui prennent pitié, qui interprètent. Et quand on me donne, je prends. N’aimez vous pas l’argent ?
-Si, comme tout un chacun. Mais peut-être pas autant que vous.
Le ciel s’assombrissait comme notre conversation. Je craignais d’avoir vexé Smith pour la seconde fois.
Nous buvions en silence en nous évitant du regard. Smith, lui, tout en buvant son café, déchirait des morceaux de pancakes arrosés de sirop d’érable qu’il avait l’air de trouver à son goût. C’est lui qui avait pris l’initiative de rompre le silence qui s’installait.
-Avant toute chose, il faut que je vous dire, monsieur Landrin, que je sais tout de vous. J’ai pour habitude, lorsque l’on me confie une affaire de votre genre, de faire d’abord des recherches sur mon commanditaire.
Quand je dis tout, ce n’est pas tout à fait vrai. Disons que ce que j’ignore de vous tiendrait sur quelques petites pages de ce carnet que ne me quitte jamais, m’avait-il dit en me montrant une sorte de calepin griffonné, tordu, des pages arrachées. Le dernier que j’avais vu ainsi, il sortait d’un vieux Columbo regardé sur le TNT.
-J’ai un peu hésité au début, puis je me suis ravisé, pensant votre chagrin sincère.
-Que sauriez-vous de moi qui aurait pu vous faire reculer, malgré la bonne poignée de dollars que vous nous avez demandé, à ma famille et moi ?
-Monsieur Landrin, je suis un nègre, mais un nègre futé.
-Loin de moi l’idée de vous appeler ainsi.
-Nègre ? Mais à Baltimore nous sommes tous des nègres. D’ailleurs je crois que le monde est nègre, et que ce sont les autres qui refusent cet état. Ici on dit que je suis un nègre blanc, un nègre de la pire espèce pour les autres négros du coin ; un nègre blanc. Par la couleur de mes cheveux. Mais aussi parce que j’ai réussi à monter cette petite agence de privés. Un nègre blanc, parce que j’aime l’argent. Même si c’est vous qui venez d’en parler à nouveau, pas moi.
-Vous n’avez pas vraiment répondu à ma question, Smith.
-J’y viens. Tiens, vous venez de m’appeler Smith, sans monsieur ni mister devant. Est-ce parce que je viens de dire que j’étais un nègre ?

Baltimore


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s