Textes et ( micro) nouvelles – Le comédien – Grégory Ladret

Dans le quartier il était connu comme le loup blanc. Il déclamait des poésies dans la rue, comme ça , pour le plaisir. On le prenait pour quelqu’un de dérangé, bien aimable mais un peu timbré.

Il vous regardait toujours avec un sourire de comédien, cet espèce de sourire amusé de l’homme content de son effet. Il connaissait les regards en coin, les murmures désapprobateurs, mais il s’en fichait pas mal.

Parfois, il abordait les passants, leur demandait des pièces de monnaie. Lorsqu’il avait récolté quelques sous, il es dépensait en sandwichs et en bière et déclarait :  » C ‘est le cachet du comédien !  » Puis il chantait La Bohême ou L’Aigle noir sur le trottoir, devant un public médusé.

Lorsque quelqu’un lui disait  » vous avez du talent « , il répondait  » Alors engagez-moi, je sais tout faire, même danser  » et il exécutait devant le flatteur quelques pas de valse ou de salsa. il était tout le temps dehors, et pourtant, il n’était pas sans domicile fixe : il louait un petit studio dans le quartier.  » Un saltimbanque c’est toujours au grand air !  » affirmait-il souvent . Il lui arrivait parfois de jongler avec des oranges ou des pommes au milieu de la rue. Lorsqu’une voiture arrivait, que le conducteur klaxonnait, il haussait les épaules et disait :  » De toute façon, ce n’est pas bien de jouer avec la nourriture  » et il allait au parc distribuer ces fruits aux sans-abris qui zonaient là.

Lorsqu’on lui demandait s’il avait été acteur, il regardait son interlocuteur dans les yeux pendant quelques secondes avant de répliquer :  » C’était dans une autre vie et puis faut pas retourner le fer dans la plaie.  »

Toujours en costume, la chemise blanche un peu sale, la cravate desserrée, on le voyait souvent arpenter les rues au hasard, les mains dans les poches, il disait bonjour aux passants, regardait le ciel.

Une fois, il a passé la nuit au poste, parce qu’il divaguait tard le soir sans carte d’identité.

Il a lu aux flics, à haute voix, un passage de Claude Gueux de Victor Hugo, dont il avait un exemplaire dans sa poche. En sortant, il leur a dit :  » C ‘est une erreur judiciaire, mais je ne vous en veux pas !  » en faisant mine de retirer un chapeau imaginaire.

Un soir d’automne, sur un banc, il s’est assis, humant la fraîcheur du parc et admirait les arbres. Au petit matin il était encore là, parfaitement immobile, le regard fixe, les lèvres à peine décolorées par le froid.

Des gamins l’ont trouvé au petit matin.  » Ca va, m’sieur  » ?

L’ambulance est arrivée. Des lumières bleues ont éclairé la scène. En guise de rideau, une averse est tombée sur le décor du parc.

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