SUNNY BOY, Le Crépuscule et la Lumière un texte d’Olivier Nesa

Le « Sunny boy »
Une histoire a toujours un début. La fin, c’est tout autre chose.
Au final cela ne changera rien bien sûr.
Ici ce sera l’histoire d’un enfant qui a toujours eu du mal à comprendre ce monde.
Comme seul repère, un père, un homme qui parlait une langue étrange. Il appelait l’enfant le « Sunny boy ». Une femme très belle, son étoile, sa lumière. Sa mère.
Elle a su devenir son amie. Ils sont restés complices à vie.
Son frère était là aussi, il a pris son chemin également. Autrement.
L’homme qui parlait peu, cette langue, ici, n’était pas la sienne.
Venu d’ailleurs et pourtant. C’était la première leçon magistrale pour l’enfant.
Il l’emmenait parfois sur des chantiers, il était architecte, cela aide bien pour comprendre les structures du monde. Avec attention, il lui donnait de menus travaux, une occupation pour toucher les choses avec ses mains.
Une attention qui n’a pas besoin de mots. Le moment présent, chaque instant, étaient le vrai sujet de cette question. Du métal et de la pierre, cette chose qui marque l’instant est la source d’un réel bonheur. Ici encore, pas besoin de mots.
Cet homme étrange qui préparait aussi, parfois, de simples tartines avec du beurre, du sucre et des quartiers d’orange. Tartines qu’il coupait ensuite en quartiers. Et dans la même pièce, la cuisine, cet endroit toujours essentiel dans le temps. L’enfant observait cet homme tout en savourant sa gourmandise.
L’homme utilisait une machine à coudre manuelle, à pédale, une vielle Singer. Pour assembler des choses. Construire, encore et encore. Assembler les choses, toujours, comme une obsession. L’enfant en a gardé un dé à coudre, du fil et une aiguille pour faire de la couture.
Les odeurs ne nous quittent jamais, vous le savez bien.
La douceur du parfum de sa mère, de son sourire. Les dimanches et cette vapeur chaude sur le tissu qui imprime à vie un esprit. Tout cela sur une simple table à repasser. Les odeurs des sauces et des tartes aux pommes dans la cuisine, des moments simples qui seront là tout au long du chemin de l’enfant comme une sorte de refuge.
Le reste du temps, ils n’avaient pas toujours le temps, ils travaillaient ensemble, beaucoup. Lui à la création, la représentation. Elle assurait le bon fonctionnement de cette entreprise.
Avec son frère l’enfant a beaucoup joué, partagé. Puis un jour ils changeront de chemins.

Le Crépuscule
Mais dans une histoire, un choc arrive parfois. Souvent. Presque toujours. Cela aussi vous le savez.
Un jour une collision attendue, mais malgré tout brutale a mis fin à ce fragile équilibre.
L’homme avait bien préparé les choses, prévenu les siens et il est parti, on ne savait pas vraiment où.
À quatorze ans, l’enfant devait donc suivre seul, son apprentissage. Il se méfiait de l’école, de ses dogmes. Les enseignants, il les aimaient, ces femmes, ces hommes pour leur patience et tout le reste. Mais il fallait partir. L’histoire l’exige, elle lui donne un chemin à suivre. À ses risques et périls.
L’histoire sème des hasards sur nos routes. On peut les accueillir ou les éviter. L’enfant en a ramassé un. Apprendre à saisir une lettre en plomb avec une pincette, la placer avec d’autres pour former un mot. On apprend alors que chaque lettre et chaque mot ont leurs poids, un sens de la gravité, ce qui constituera bien plus tard les prémices à une réflexion.
Mais à ce moment-là le  » sunny boy « , curieux comme un enfant qu’il était encore un peu, observa avec attention cette lettre en plomb. Un pied, un corps, deux gouttières pour évacuer l’encre en surplus. Et enfin, l’œil, celui que l’on peut voir une fois imprimé. Le cicéro prenant la place du centimètre pour battre la mesure des mots.
Des gestes qu’il faut répéter des milliers de fois, comme les artisans, musiciens, actrices, acteurs avec leurs gammes, pour arriver à s’en détacher. Avoir un autre point de vue, une certaine distance. Attention, ici il ne s’agit pas encore d’écrire quoi que ce soit . Apprendre le geste, la mise en acte, lui donner un moyen de s’exprimer. Un possible territoire.

Le Fer
Après cette première expérience, celui qui est devenu un petit homme veut reprendre sa route. Maintenant, il veut comprendre la structure, la construction. Sans diplômes, il ne peut prétendre à étudier l’architecture. Mais comme je l’ai dit, dans une histoire, on trouve de belles surprises si on regarde bien le long du chemin. Dans la construction métallique, pas besoin de qualifications. La seule règle est d’être à l’heure, ponctuel. Quelque soit le temps qu’il fait, la fatigue ou autre excuses.
On y apprend la confiance, le respect envers son équipe, son partenaire (on travaille toujours en binôme, question de sécurité). Lui, avec son expérience et beaucoup de patience, lui a appris ce métier.
Cela commence par des tests, des initiations, des validations. Le travail du fer est une chose dangereuse, on se doit d’être vigilant. Pour soi et pour les autres. Quand on monte une structure de plusieurs dizaines de mètres de haut, on a aucun droit à l’erreur.
Comme pour les mots on assemble des pièces, des liens, des liaisons, des soudures dans ce cas. Malgré la taille imposante des poutres, poutrelles, entretoises, des ponts roulants, (des grues de levage), avec le temps on apprend que la meilleure façon de faire les choses est de les prendre avec douceur. Dans le travail du fer c’est assez relatif, c’est vrai, mais c’est encore la gamme, cette manière de toujours apprendre qui fait tout.
Une façon de voir les choses. Quand on regarde quelqu’un qui pratique une soudure, cela peut paraître violent, mais bien au contraire, pour la réaliser, il faut de la patience et de la délicatesse. Le fer est une école du respect de soi, des autres et de leurs sécurité.

La peinture
L’homme étrange avait remarquer que son « Sunny boy » dessinait tout le temps et partout. Fâcheux souvent ! Mais il lui offrait quand même des boîtes de crayons et des jeux de construction. Lui-même dessinait beaucoup, prenait beaucoup de photos, travaillait sur des plans, des maquettes.
Alors le jeune homme a repris sa route. Cette fois, il voulait comprendre cette obsession de créer une forme d’immatérialité sur toutes les choses et surfaces du possible. L’histoire revient et le prend par la main. Elle lui avait déjà dit l’importance de la rencontre. Elle avait raison. Une belle rencontre. Une ville, Colmar, une école, une directrice et des enseignants(e)s, un magnifique musée, celui d’Unterlinden. Du Retable d’Issenheim aux œuvres de Cézanne et Picasso. Une belle bibliothèque avec un cloître pour réfléchir et y rencontrer l’amour d’une jeune femme.
Le choc fut la rencontre des œuvres de Giacometti et de son ami Francis Bacon. Annette Messager et Rachel Whiteread aussi. Bien d’autres ont suivi, mais la liste en serait trop longue.

La pratique
Il fallait maintenant comprendre l’acte de créer. De tout reprendre. Une Tabula rasa. Préparer l’apprêt de l’idée, tendre sa toile, fabriquer son cadre. Encore une fois reprendre la route. Encore de nouvelles rencontres.
Alors comme dans les temps anciens, il est allé voir un maître pour être son commis. Rémy Zaugg. Travailler pour lui, pour apprendre. Deux ans environ. Cette rencontre rendue possible grâce à un directeur d’une autre école. Le Sunny boy reçut son diplôme avec les félicitations du jury. Amusant, oui, mais ces petits mondes fermés sur eux-mêmes ne lui donnaient pas encore un vrai sens pour poursuivre son chemin. Les microcosmes resteront entre eux.
Sans lui.

La démarche
Il lui manquait encore une chose. Pour comprendre ce monde, une solution est à portée de main. Le porte-à-porte. Proposer un inutile comme un essentiel. Peu importe. Du bleu de travail au tablier de peinture. Le costume-cravate ! L’important n’était pas la proposition, mais bien la rencontre. Malgré tout, l’objet proposé était, à cette époque, une véritable ouverture au monde de la création et du cinéma. Pas d’assurance-vie ou d’autres horreurs. Non, la possibilité de faire de nombreuses rencontres dans toutes les couches sociales en était la vraie motivation. Il en a gardé beaucoup de sympathies, même d’amitiés parfois, des drames aussi.
Une façon de faire une radiographie de notre société. Pour parler du monde, il faut l’avoir arpenté. Un pas et un autre et continuer.

Maintenant
Après ce long chemin, il a pu enfin se poser dans un petit endroit et faire le point.
Il utilise maintenant l’architecture et les structures informatiques. Elles-mêmes ne sont au final qu’un assemblage de lettres, de balises, de calculs pour donner de la vie à un trois fois rien. Un ordinateur, une connexion internet, quelques feuilles de papier, un crayon, une gomme, un tube de colle, des ciseaux, un peu de peinture et un appareil photo. Un esprit resté celui de l’enfant.
Le sunny boy est toujours là où on ne l’attend pas. Comme écrit précédemment, il étudie le poids, la gravité d’une lettre, d’un mot. Leurs dimensions relatives dans une étrange physique. De leurs distances comme pour les étoiles. De l’ombre d’une singularité, un trou noir, à la lumière d’une étoile. De ses colères, des sursauts gamma, encore des chemins impossibles.
Une longue histoire qu’il peut enfin regarder. Prendre le temps de s’occuper de la nature fragile du petit terrain autour de son atelier. Prendre soin de ses habitants, leur donner un abri, de l’eau quand ils ont soif et à manger quand ils ont faim. Par tous les temps.
De la violence et de ce qui accompagne cette histoire, il n’en sera rien dit ici. Ce n’est pas le sujet ni l’endroit.
Voici le résumé de cette route.

Merci au soutien, à l’aide de mon amie Elisa Ka

L’ensemble des photos sont d’Olivier Nesa

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