MON JOUR DE CROIX – Janine Martin Sacriste

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Aujourd’hui, j’ai onze ans.

Il y a deux grandes enveloppes et un petit colis à mon nom sur le bureau de Sœur Lucie, mais elle ne m’a rien remis. J’ai vu à son sourire méchant que cela lui procurait un grand plaisir.

Ma décision est prise. Je ne resterai pas un jour de plus dans cet endroit sinistre où personne ne m’aime. Cet après-midi, après avoir ciré et fait briller le grand escalier de chêne sombre, j’ai caché mon sac en tapisserie contenant mon ‘trésor’, dans le fond du placard à balais.

La nuit est là, tout le monde sommeille dans le grand dortoir blanc. Je me glisse hors du lit et m’enfuis à petits pas. La vieille porte grince en bas de l’escalier. Je retiens mon souffle. Rien ne bouge.

Je prends mon sac dans le placard, chausse mes pieds nus et je pars, déterminée, vers le jardin potager où je sais trouver la barrière en bois qui ne ferme plus à clef depuis bien longtemps.

Je marche vite sur la route des marais qui va de la pointe de Pen Bron à la Turballe. Je baisse la tête devant le petit cimetière quand, les deux gendarmes qui m’ont prise comme un lièvre apeuré dans la lumière de leurs phares, descendent de leur camionnette et me regardent avec pitié et incrédulité.

Je répète inlassablement :

_ Je vous en prie, aidez-moi !

– Je veux retrouver ma maman, je veux rentrer chez moi.

Sœur Lucie, qui les a accompagnés dans leurs recherches, s’adresse à eux d’une voix forte, et leur dit :

– comme vous l’entendez, cette enfant est un peu demeurée, depuis la mort de son père elle tente régulièrement de s’enfuir. Nous devons la ramener au Centre où elle sera soignée et protégée. Ils me font monter dans la camionnette. Je suis résignée et calme.

-Mais pourquoi t’es-tu sauvée? En pleine nuit ? Où croyais-tu pouvoir aller ?

– ….

– Elles sont gentilles les Sœurs ? N’est-ce pas ?

– ….

– Ta maman sera très fâchée quand elle saura cela… vous allez lui écrire, n’est-ce pas ma sœur ? Il faut que cette enfant soit ramenée gentiment à la raison.

– ….Ne craignez rien Messieurs. Nous allons nous occuper d’elle. Tout va rentrer dans l’ordre.

Lorsque la camionnette s’arrête devant la grande et sombre bâtisse, la lumière s’allume et toutes les Sœurs, comme des mouettes éblouies blotties les unes contre les autres me regardent, les unes avec colère d’autres avec une sorte de peur que je ne comprends pas. C’est moi qui dois avoir peur. Je le sais.

– Bonsoir Messieurs et encore merci pour votre aide.

Sœur Lucie me saisit par le bras et m’entraine dans le couloir qui mène à la Chapelle. Les autres s’éparpillent sans un mot, sans un regard.

– Tu vas te repentir, crois-moi ! Et Dieu qui te regarde ne te pardonnera pas de sitôt. Tu vas passer la nuit ici, à genoux sur le carrelage et tu vas prier pour que je t’oublie jusqu’à demain matin.

Elle quitte la chapelle et éteint la lumière. Ferme la porte à clef. Elle tient mon sac et mon ‘trésor’. Je la hais. Je n’ai pas trop peur pour l’instant, car toutes les sœurs étaient là lors de mon retour et elles vont forcément venir, ouvrir la porte, me donner à manger, me consoler.

– Jésus ! Petit Jésus ? Vous êtes là ? Aidez-moi ! Vous, votre maman ne vous a pas abandonné, quoique l’histoire de la croix, bon… j’ai pas tout compris. Vous connaissez ma mère alors parlez-lui de Sœur Lucie !

– Je n’ai appris aucune prière – ça vous le savez – ce n’est pas contre vous.

J’ai froid sur le carrelage. Je me réfugie dans le confessionnal. J’ouvre résolument la porte destinée à l’abbé, à l’intérieur, règne une douce chaleur à l’odeur d’encens. Je m’assois sur le siège en bois et le sommeil me gagne.

Une terrible envie de faire pipi me réveille. Je m’accroupis sur un des grands vases devant l’autel. Je me souviens de Mère répétant tous les printemps : l’urine du matin diluée dans un peu d’eau de pluie, c’est excellent pour les géraniums. Là ce sont des lys, mais rien ne se remarquera.

Je m’apprête à retourner dans ma cachette quand la porte de la sacristie s’ouvre avec fracas ; sœur Lucie arrive comme une tempête, ses jupes, son chapelet, son trousseau de clefs claquent comme des fouets.

Elle me saisit par le cou et m’entraine dans une course folle. Nous traversons les allées vides et nous dirigeons vers la buanderie. Je déteste l’odeur de savon chaud et de crasse.

Mon estomac vide se rebelle, j’ai mal au cœur.

_ Nine ! La mère supérieure et moi-même avons décidé que ta punition passera par le travail. Puisque ni la gymnastique corrective, ni les bains glacés, ni l’entretien de l’escalier, ni le balayage de la cantine n’altèrent ton énergie, tu vas laver les draps de ton dortoir. Je t’apporterai moi-même ton déjeuner pour vérifier la qualité de ton lavage. Gare à toi, s’il reste des taches !

La montagne de draps sales est plus haute que moi. Les bassins de lavage également. Je ne sais pas comment faire chauffer l’eau. Même les détergents ne sont pas accessibles. Je comprends très vite que je ne pourrai pas accomplir ma punition. J’attends l’heure du déjeuner dans une terreur grandissante.

Sœur Lucie arrive enfin. Je suis presque soulagée. Aucun reproche.

– Déshabille-toi !

Elle me traîne jusqu’à la grande échelle, fixée au mur, où les lavandières suspendent certaines pièces pour les égoutter.

– Monte trois barres et retourne toi !

Mes mains tremblantes, mes bras maigres, je m’agrippe du mieux que je peux…

– Tu resteras ainsi jusqu’à ce soir et nous aviserons.

Avant de me quitter, elle disperse de gros chardons fleuris au pied de l’espalier.

– Bon anniversaire Nine… j’allais oublier !

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