Jacqueline Fischer –  » souvenir d’enfance « 

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Quelques jours avant la fin des vacances, qui, à l’époque, se prolongeaient fort avant dans l’automne, nous parvînmes à nous frayer un accès au travers des arbustes entremêlés. Nous aperçûmes un pré dont le regain avait été fauché. Les tiges amputées des graminées éraflaient nos pieds nus dans de légères sandales. Nous étions déjà bien égratignés de notre difficile passage. Cette étendue d’herbe s’ouvrait, immense. Je me mis à courir, dans ce lac d’un vert profond et sourd, vers le ciel dont l’azur s’obscurcissait. On n’entendait que les grillons et les sauterelles et les stridulations émises par ces êtres invisibles et obstinés, je les percevais comme une musique primitive, obsédante. Je me sentais libre. J’avais rompu des amarres, j’ignorais lesquelles. Pour la première fois, les limites du monde ne m’irritaient plus, l’infini que je portais en mon âme se répandait aussi hors de moi, se vidant à chaque mouvement de ma course. Pierre me rejoignit au bord d’un fossé. Je regrettais très fort qu’il soit asséché, car rien au monde n’aurait pu me retenir de m’y vautrer, pas même la pensée de dégoûter mon camarade. L’air sentait la poussière, et les racines à demi-arrachées par notre progression décidée fleuraient la terre, odeur enivrante entre toutes à mes sens. Au-delà du fossé, nous traversâmes une route, déserte à cette heure tardive, et un autre pré, plus vaste encore que le précédent. Sur la gauche, un espace, borné par quatre saules, nous attira. Nous y pénétrâmes avec une soudaine lenteur. Il régnait en ce lieu si anodin une atmosphère de religieuse sérénité que j’ai retrouvée plus tard sous la voûte de petites églises campagnardes. Rien d’autre pourtant que ce rectangle de terre entouré d’arbres ; l’herbe, ici, n’avait pas été fauchée et elle croissait drue, impérieusement vivante. Pierre sembla soudain tourmenté. Il avait lâché ma main et tortillait une mèche sur son front. La nuit était tombée, claire, suave, grave comme le pressentiment qui s’emparait de nous. Nous savions que nous touchions à un moment essentiel de nos deux vies, mais cette prescience existait en deçà des mots, des paroles, en deçà même de tout sentiment connu. Cette certitude venait de nos instincts. Peu importait, dès lors, que je me taise, et que l’obscurité ait masqué le langage de nos regards. Cette exploration où nous n’avions encore rien découvert nous séparait du monde. Nos pas l’avaient senti et s’étaient ralentis. Pierre respirait bruyamment comme au terme d’un insoutenable effort. Je traînais les pieds, avançant rétivement dans la surface d’ombre délimitée par les arbres. Je levai les yeux vers la cime du plus élevé, posé comme un beau navire à trois mâts sur l’herbe onduleuse. L’envie me prit de m’allonger sous son feuillage, pour y dormir. Ce m’était habitude si naturelle que j’y cédai sans y penser. J’oubliais presque la présence de Pierre, qui ne tarda pas à m’imiter. Nous étions couchés sur le dos, nos épaules se touchaient et, les yeux grands ouverts, nous demeurions à l’affût de quelque événement magique. Dans cette attente, nos mains se joignirent, une nouvelle fois. Les gestes qui suivirent, nous le découvrîmes plus tard, furent empreints de moins d’innocence, si on considère que l’obéissance à de profonds instincts peut être entachée de malice. Puis, déchargés enfin du poids de notre animalité, nous prîmes le temps de contempler le ciel. Pierre s’absorba dans ce spectacle, nouveau pour lui, sa main ne lâcha pas mes doigts, comme si j’avais pu, par ce contact, lui transmettre ma science de la voûte céleste et des étoiles. Nous avons sans doute dormi un peu, au milieu des mille légers bruits qu’émettent les créatures nocturnes. Nos cœurs battaient calmement, nos respirations étaient si jumelles que nous n’aurions su les distinguer l’une de l’autre. Pourtant, chacun de nous voguait, dans une dérive tendrement parallèle sur ses propres océans intérieurs. Le mien m’offrait une surface pleine et lisse de mer étale, tendue sous la rude caresse du vent. Cette vision m’emplit d’une infinie sérénité. Mille rivières souterraines tiraient de moi leurs sources. J’étais le point de leurs résurgences, elles coulaient lentement de mes membres vers la terre à laquelle j’étais, plus que jamais, unie. J’eus l’illusion, cette nuit-là, d’aurores répétées où le jour se laissait terrasser par les ténèbres pour triompher encore de leurs ombres, jusqu’à sa définitive victoire. Je baignais enfin dans une lumière d’un jaune très pâle, une couleur dans son enfance.
(in la demeure mentale – éditions LGR 2005 )

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