Les soldats de papier – Michèle

Texte issu du recueil poétique Poésie en Stéphanie 2021

Elle travaillait dans cette bibliothèque depuis toujours. Elle en avait connu des livres, et des lecteurs et des lectrices. Bien sûr, avec les années, ses goûts s’étaient affinés, son appétit de lecture s’était fait gourmet, elle avait délaissé certains titres au profit d’autres, moins évidents. Mais elle restait la maitresse incontestée et omnipotente de son domaine. Et même si ses choix s’exerçaient à travers des lunettes, les lecteurs continuaient de lui offrir leur confiance absolue quant à la sûreté de ses jugements. Pas un lecteur ne repartait sans son livre : elle le lui avait choisi, il l’aimerait.

les livres étaient des amis personnels : ils ne la trahiraient jamais. Les auteurs, des portraits des 4eme de couverture, juste des intermédiaires entre ses lecteurs et ses héros. Les h éros du roman : ces courageux petits soldats de papier qui attendaient, l’arme au clair, qu’un lecteur les choisît, les sortît, le temps d’une lecture, de leur anonymat de papier…Une armée de soldats de papier qui guettaient leur heure, enfermés dans les pages, espérant qu’on les lise, qu’on les choisisse, qu’on les aime ou qu’on les déteste, et qu’on s’y attache, le temps de la lecture. mais qui devraient retourner à leur anonymat, à l’oubli, au reclassement dans les rayonnages. Et les petits soldats de papier le vivaient plus ou moins bien. Un jour, ils se mutineraient, la renverseraient. La bibliothécaire le pressentait, à certains remous dans les rayons.

Cela débuta insensiblement : le bon petit diable qui se froissait sous ses doigts, refusant de figurer parmi les autres romans de la Comtesse de Ségur, les petites filles modèles qui allaient se ranger à côté de la princesse de Clèves, madame Bovary qui faisait la nique au Petit Prince. Puis tout s’accéléra et les petits soldats disciplinés échappèrent totalement au contrôle de la bibliothécaire : l’âne culotte enfilait des bottes de sept lieues, Martine se faufilait entre les jambes d’Astérix, le chien des Baskerville polluait le monde de Sophie et le père Goriot sifflait la fin de la récré. La bibliothécaire avait beau classer et reclasser, changer les étagères, refixer les rayonnages ajouter des cales-livres, interdire à quiconque autre qu’elle-même de toucher aux volumes alignés, rien n’y fit, le ver était dans le fruit , la rébellion, consumée.

Elle était au bord de la dépression, n’osait plus rentrer chez elle et, quand elle fermait les yeux, continuait de voir les petits soldats s’arracher aux pages bien fermés et mener leur sarabande dans Sa bibliothéque. Elle prenait cette mutinerie comme une attaque personnelle, se reprochait d’avoir méprisé certaine héroïne, d’avoir abandonné le petit poucet à sa forêt cruelle, d’avoir été partisane dans ses conseils. Elle se réveillait en sursaut au milieu de mauvaises nuits : le petit prince était parti avec la bête humaine, Gervaise lui reprochait de lui avoir préféré la sorcière de la rue Mouffetard, elle aurait voulu ne les avoir jamais connus. Elle se reprochait d’avoir été séduite par une collection comme  » le livre dont vous êtes le héros  » : ses petits protégées avaient eu raison, elle leur avait été infidèle, ils avaient pu croire qu’elle les abandonnait.

Elle essaya de nouveaux systèmes de classement, fit tourner les collections par noms de héros, mais rien n’y fit, c’était trop tard, c’était l’anarchie, la chienlit : même les héros des bandes dessinées se mêlèrent au capharnaüm. Elle décida de faire intercéder des auteurs contemporains, leur demanda de discipliner au moins leurs propres héros. Ils lui rétorquèrent que tout le monde sait qu’une fois crées, les personnages échappent à leur créateur, et que le danger de les enfermer, de les domestiquer est connu depuis toujours. Et ils ajoutaient que ce n’était que déplacer le problème que de vouloir les miniaturiser sur des supports informatiques. Les h éros de romans avaient leur propre vie, il était plus que temps de s’intéresser au problème.

La malheureuse bibliothécaire en perdit le goût de la lecture, elle craignait à présent que le héros du roman qu’elle tenait entre ses mains ne lui saute à la figure. Ses lunettes ne lui servaient plus que de cache-misère, elle rangea définitivement ses marque-pages dans son petit plumier, perdit toute capacité à conseiller qui que ce soit, et referma un soir la porte de sa vie.

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