Bernard JOYET et franginades, le coup de coeur musical de Pierre Thevenin.

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Deux nouveaux albums de notre ami Joyet. Vu le contenu de l’un et de l’autre, je vais parler aujourd’hui seulement du premier. Le numéro 2, ce sera pour décembre. Douze nouvelles chansons, toutes de son cru, à l’exception d’une musique que l’on doit à Yves Jamait, un artiste qui, les années n’ayant que 12 mois, n’a pas encore eu droit à son coup de cœur. Mais patience, nous y viendrons bientôt.

Ya plus d’saisons

Je vends tout

Rien s’en va

Chanson fleuve

Fabuliste (en duo avec Anne Sylvestre)

Ratures

Marginal

Sage

Rétro

Frangins (en duo avec Yves Jamait)

Entre les lignes

Catimini

Quand les médias vont-ils s’apercevoir que de tels artistes existent ? Environ une fois par semaine, dans  » C à vous « , sur FRANCE 5, Anne-Élisabeth Lemoine reçoit un rimailleur-compositeur qui a un nouvel album à promouvoir. Bref, il y a les chanteurs qui ont pignon sur ondes et ceux que la revue CHORUS regroupait dans la rubrique au nom, bien trouvé mais à mon sens un peu trop condescendant :  » Le chant des artisans ».

Par charité et surtout par lassitude, je ne citerai pas de noms ( enfin, juste un, à titre de comparaison, à propos de  » Y a plus de saisons « ) .

Le sujet de ce premier titre peut sembler de prime abord quelque peu bateau mais dès les premiers mots, on comprend qu’il n’en est rien. Par un désir légitime et contagieux de liberté, Bernard Joyet chamboule le calendrier :

« Quand la Toussaint vient au muguet

Les cimetières sont plus gais »

« Que tombent les feuilles d’impôt

Le vingt-neuf février quel pot »

On est à cent mille lieues de Daho et de ses  » Flocons de l’été  » ( voir coup de gueule parmi ceux de l’an dernier ).

On retrouve tout de suite la verve de Bernard Joyet. Cet album est à l’égal des précédents. La richesse lexicale, celle des rimes qui ne sont jamais là pour elles-mêmes, la fantaisie ( sur les années bissextiles, par exemple, comme on le voit ci-dessus ) ne se sont jamais démenties. Et puis ( c’est moins habituel mais justifie déjà la deuxième partie du double CD ), on trouve quelques hommages à ses maîtres en écriture : Brel, nommément désigné :

« Mais voilà Grand Jacques comblé

Quand avril donne enfin du blé »

Et puis, un peu moins évident, Anne Sylvestre :

« Bienvenue aux chemins du vent

Plus rien ne sera comme avant ».

 » Les chemins du vent « , c’était la chanson titre d’un CD d’Anne, en 2003, une invitation à la suivre hors des sentiers rebattus.

La démarche de  » Chanson fleuve  » est similaire à celle de  » Y a plus d’saisons  » : cette fois, c’est, d’abord, la géographie qui déguste : est-ce la Seine ou l’Yonne qui coule dans la capitale ? Les spécialistes sont en désaccord là-dessus mais on s’en fout :

 » L’Yonne sous le pont Mirabeau

Pour y pleurer c’est aussi beau « 

Soit dit en passant, la question se pose également de savoir qui, de la Loire ou de l’Allier, sourd au Mont Gerbier de Jonc. Et quid de la généalogie ? :

 » Et moi je descends de quel singe

Et ce singe de quel poisson

Et cet amour de quel frisson ? « 

Le ton est donné : Bernard Joyet sera anticonformiste ou ne sera pas (mais bien sûr, on le savait déjà). En d’autres temps (dans les années 60-70), « Je vends tout » aurait pu devenir un tube. Je pense à « J’suis heureux » de Jacques Debronckaert sur l’insouciance dorée des Trente Glorieuses et la bonne conscience à bon marché :

« J’ai donné dix francs pour le Biafra,

J’suis heureux ».

Le personnage du vendeur (à la première personne du singulier, c’est encore plus fort) fait commerce de tout et de son contraire :

« Je vends … Le poison et son antidote ».

Certaines allusions nous rappellent de douloureux événements :

« J’vends du plomb et des carabines

Pour les enfants de Colombine »

En ce moment, il ne chômerait pas chez l’oncle Sam. Je connaissais ce texte dit (remarquablement) par son auteur lors d’un hommage à Gérard Morel.

Joyet et Morel

Dans ce CD il y a du parlé chanté ( avec Morel, il n’y avait aucun accompagnement musical ). Il dit ses vers aussi bien qu’il les chante. Il me fait penser à Brassens dans « L’enterrement de Verlaine » et quelques autres textes présents sur un de ses vinyles et que l’on ne retrouve malheureusement pas dans l’intégrale.

Bon, ne nous écartons pas de notre sujet. Sur la tendance de Bernard Joyet à cheminer à sa guise, deux autres titres ne peuvent être passés sous silence:  » Marginal  » et  » Sage  » :

 » Marginal  » :

« On t’a traité comme un voyou

Pour avoir jeté des cailloux

Sur l’ombre d’une idée reçue »

Formidable bonheur d’écriture!

 » Sage  »

« La meute veut tout mettre en ordre

Le mouton tricote le troupeau

Alors que pointe sur sa peau

Les canines qui vont le mordre ».

Avant d’écrire quelques mots sur la fin de ces deux textes, je vous rassure : c’est pas demain la veille, bon Dieu, de ses adieux (il a trois jours de moins que moi, c’est dire!) mais malgré tout il y pense quelquefois :

 » Tu diras quel feuilleton

Pour un marginal assidu

Tu partiras dans la candeur

En chantant à bon entendeur

Salut « 

(« Marginal »)

« Ma chanson dans les courants d’air

Mon dernier cri le der des ders »

(« Sage »)

L’ultime soupir, (encore très lointain, j’insiste) est le sujet même de « Catimini ». Et là, je ne sais trop quel passage citer. Allez, au hasard :

 » Je partirai avec des gants

Pour ne laisser aucune empreinte

Sans un discours sans une étreinte

J’aurai les adieux élégants »

Ma parole, il est foutu de creuser lui-même sa tombe et de s’y étendre sans rien dire pour ne pas déranger les gens !

Je ne saurais passer sous silence  » Entre les lignes « , un petit chef-d’œuvre d’hypocrisie en alexandrins : après avoir porté la valise de la dame comme il l’aurait fait pour n’importe qui, l’homme montre qu’il sait se tenir mais :

« … si par un heureux concours de circonstances

Cette envie vous prenait l’idée venant de vous

Je m’avouerais vaincu fier de rendre jaloux

Tous ces pauvres Crésus ignorant mes silences « 

 » Fabuliste  » est un remerciement à Anne Sylvestre dont on remarquera que le timbre n’a pour ainsi dire pas changé depuis les années 50. Un dialogue touchant mais non dénué de légèreté, entre deux générations à talent égal :

 » Toi qui sais le goût de l’offense

Et des morsures de l’enfance

Ta chanson montre le chemin

Qui fait chanter mes lendemains

Si tu savais comme elle donne

Un grand soleil à mon automne « 

Anne Sylvestre fait une nouvelle allusion à ses chemins du vent et Bernard Joyet lui lance une petite œillade :

 » J’ai ta jeunesse à mes sabots

Et cet accroc sous ma chemise

Tu as bien réussi ton coup

Car ça ne se voit pas du tout « 

La conjonction « car » mise à part, on a, dans le dernier vers, le titre complet d’un ancienne chanson d’Anne. Et Yves Jamait dans tout ça ? La chanson  » Frangins  » est une transition avec le deuxième album dont je vous parlerai le mois prochain. Aucun lien de parenté entre les deux artistes mais une fraternité indéfectible :

 » Dans nos yeux y a le même rire

La même larme pour écrire

Sur le même papier bavard « 

 » La même encre au même buvard

On est des frangins, mon frérot « 

Ils ne se répondent pas, ne chantent pas en alternance mais  » de concert « .

Bertrand Dicale

Dans le livret accompagnant ce double album, Bertrand Dicale, grand spécialiste de la chanson, que l’on peut entendre régulièrement sur les ondes (il ne nous reste plus que lui depuis que Philippe Meyer a été débarqué), nous explique la différence entre  » frère  » et  » frangin  » : Entre frangins, « pas de contrat ni de serment, mais simplement être là. Etre là pour la joie, pour le deuil, pour le rire, pour les larmes, pour la nuit étoilée, pour le matin blême, pour la gare déserte, pour le train bondé, pour la vie tout entière.

Pour sûr, on n’imagine pas le ratichon clamer à l’office:  » Mes bien chers frangins « . Et encore moins un expert ès islam évoquer les frangins musulmans. Au mois prochain, donc, pour d’autres Franginades !

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