Les plus belles pages de la littérature – ‎Mary Shelley – Frankenstein ou le Prométhée moderne

Lorsque l’on pense Frankenstein on imagine ce monstre créé à partir de morceaux de corps humains et qui revient à la vie grâce à la foudre…mais Frankeinstein c’est surtout un jeune médecin ( féru de physique et fasciné par les effets de la foudre ) qui rêve de faire avancer la science en créant un homme à partir de morceaux de cadavres réanimés grâce à la foudre, malheureusement à se prendre pour Dieu…la créature monstrueuse, inadaptée se retourne contre son maître …Marie Shelley a juste 18 ans lorsqu’elle écrit Frankenstein ou le Prométhée moderne, roman qui inspirera le genre de la science-fiction. Elle est Fille de la philosophe féministe Mary Wollstonecraft et de l’écrivain politique William Godwin et la femme du poète britannique Percy Bysshe Shelley.

Résumé

Le docteur Victor Frankenstein est au début un adolescent passionné de physique et fasciné par les effets de la foudre. Il commence par étudier les sciences naturelles à partir de textes d’anciens érudits, qui ne sont plus d’actualité, puis poursuit dans une école de sciences contemporaines. Cette période de sa vie le propulse hors du rêve vers la réalité. Ses tuteurs universitaires lui font remarquer que ses connaissances de base sont faussées par l’absence du progrès scientifique. Il décide donc de les actualiser sans pour autant revoir son jugement sur ce qu’il estime être un vrai progrès scientifique : redonner la vie aux morts par la foudre. Après ces études approfondies, il décide de créer sa propre créature à partir de membres morts venus de différentes sources. Le monstre qu’il crée n’a pas de nom. Celui-ci va à la fois fuir son père et le traquer pour connaître la raison de sa venue au monde…

…Ce fut par une lugubre nuit de novembre que je contemplai mon œuvre terminée. Dans une anxiété proche de l’agonie, je rassemblai autour de moi les instruments qui devaient me permettre de faire passer l’étincelle de la vie dans la créature inerte étendue à mes pieds. Il était déjà une heure du matin ; une pluie funèbre martelait les vitres et ma bougie était presque consumée, lorsque à la lueur de cette lumière à demi éteinte, je vis s’ouvrir l’œil jaune et terne de cet être ; sa respiration pénible commença, et un mouvement convulsif agita ses membres.

Comment décrire mes émotions en présence de cette catastrophe, ou dessiner le malheureux qu’avec un labeur et des soins si infinis je m’étais forcé de former ? Ses membres étaient proportionnés entre eux, et j’avais choisi ses traits pour leur beauté. Pour leur beauté ! Grand Dieu ! Sa peau jaune couvrait à peine le tissu des muscles et des artères ; ses cheveux étaient d’un noir brillant, et abondants ; ses dents d’une blancheur de nacre ; mais ces merveilles ne produisaient qu’un contraste plus horrible avec les yeux transparents, qui semblaient presque de la même couleur que les orbites d’un blanc terne qui les encadraient, que son teint parcheminé et ses lèvres droites et noires.

Les accidents variés de la vie ne sont pas aussi sujets au changement que les sentiments humains. Depuis près de deux ans, j’avais travaillé sans relâche dans le seul but de communiquer la vie à un corps inanimé. Je m’étais privé de repos et d’hygiène. Mon désir avait été d’une ardeur immodérée, et maintenant qu’il se trouvait réalisé, la beauté du rêve s’évanouissait, une horreur et un dégoût sans bornes m’emplissaient l’âme. Incapable de supporter la vue de l’être que j’avais créé, je me précipitai hors de la pièce, et restai longtemps dans le même état d’esprit dans ma chambre, sans pouvoir goûter au sommeil. La lassitude finit par succéder à l’agitation dont j’avais auparavant souffert, et je me précipitai tout habillé sur mon lit, essayant de trouver un instant d’oubli. Mais ce fut en vain : je dormis, il est vrai, mais d’un sommeil troublé par les rêves les plus terribles. Je croyais voir Elizabeth, dans la fleur de sa santé, passer dans les rues d’Ingolstadt. Délicieusement surpris, je l’embrassais ; mais à mon premier baiser sur ses lèvres, elles revêtaient la lividité de la mort ; ses traits paraissaient changer, et il me semblait tenir en mes bras le corps de ma mère morte ; un linceul l’enveloppait, et je vis les vers du tombeau ramper dans les plis du linceul. Je tressaillis et m’éveillai dans l’horreur ; une sueur froide me couvrait le front, mes dents claquaient, tous mes membres étaient convulsés : c’est alors qu’à la lumière incertaine et jaunâtre de la lune traversant les persiennes de ma fenêtre, j’aperçus le malheureux, le misérable monstre que j’avais créé. Il soulevait le rideau du lit ; et ses yeux, s’il est permis de les appeler ainsi, étaient fixés sur moi. Ses mâchoires s’ouvraient, et il marmottait des sons inarticulés, en même temps qu’une grimace ridait ses joues. Peut-être parla-t-il, mais je n’entendis rien ; l’une de ses mains était tendue, apparemment pour me retenir, mais je m’échappai et me précipitai en bas. Je me réfugiai dans la cour de la maison que j’habitais, et j’y restai tout le reste de la nuit, faisant les cent pas dans l’agitation la plus grande, écoutant attentivement, guettant et craignant chaque son, comme s’il devait m’annoncer l’approche du cadavre démoniaque à qui j’avais donné la vie de façon si misérable.

Ah ! aucun mortel ne pourrait supporter la vue de ce visage horrible. Une momie à qui le mouvement a été rendu ne saurait être aussi hideuse. Je l’avais contemplé avant qu’il fût achevé ; il était laid, sans doute ; mais quand ses muscles et ses articulations purent se mouvoir, cela devint une chose telle que Dante lui-même n’aurait pu la concevoir.

Ma nuit fut lamentable. Tantôt, mon pouls battait si vite et si fort que je sentais palpiter chaque artère ; tantôt, je me laissai presque glisser jusqu’au sol dans ma langueur et ma faiblesse extrême. Mêlée à cette horreur, je ressentais l’amertume de la déception ; les rêves qui, depuis si longtemps, m’avaient tenu lieu de nourriture et des douceurs du repos, s’étaient changés soudain en un enfer ; et quelle n’avait pas été la rapidité du changement ! combien complète n’était pas ma désillusion !

L’aube, lugubre et pluvieuse, finit par apparaître, et découvrit à mes yeux douloureux d’insomnie l’église d’Ingolstadt, son clocher blanc et son horloge qui marquait la sixième heure. Le portier ouvrit la cour qui m’avait pendant la nuit servi de refuge, et je sortis dans les rues, les parcourant d’un pas rapide, comme cherchant à éviter la misérable créature que je craignais de voir apparaître à chaque coin de rue. Je n’osais retourner à l’appartement que j’habitais, mais une force me poussait à me hâter, bien que sous une pluie qui me trempait, sous un ciel sombre sans une lueur de réconfort.

J’errai ainsi pendant longtemps, essayant d’alléger à force de fatigue physique le fardeau qui pesait sur mon âme. Je traversais les rues sans avoir une idée nette des lieux où j’étais, ni de mes actes. Mon cœur palpitait, malade de peur ; et je me pressais toujours à pas irréguliers, n’osant regarder autour de moi :

Tel celui qui, sur une route solitaire, 
Marche dans la crainte et la terreur.
Et qui, s’étant une fois retourné, marche toujours, 
Mais ne retourne plus la tête, 
Parce qu’il sait qu’un effrayant démon, 
Tout près, s’avance derrière lui…..

…Ma situation était alors telle que toute réflexion volontaire y était engouffrée et perdue. La fureur m’emportait ; seule la vengeance me donnait la force et l’équilibre ; elle dictait tous mes sentiments, et me permettait de calculer dans le calme, à des heures où autrement le délire ou la mort auraient fait de moi leur proie.

Ma première résolution fut de quitter pour toujours Genève ; ma patrie, qui au temps où j’étais heureux et aimé, était chère à mon cœur, me devint alors odieuse dans l’adversité. Je me pourvus d’une somme d’argent, puis de quelques bijoux qui avaient appartenu à ma mère, et je partis.

C’est alors que commencèrent mes voyages errants, qui ne finiront qu’avec ma vie. J’ai traversé une vaste partie de la terre, et j’ai subi toutes les privations que doivent ordinairement affronter les explorateurs des déserts et des contrées barbares. Comment j’ai survécu, je le sais à peine ; mainte fois, j’ai étendu mes membres défaillants sur la plaine sablonneuse et appelé la mort. Mais la vengeance m’a permis de vivre ; je n’osais mourir et laisser vivant mon adversaire.

Quand je quittai Genève, mon premier soin fut de chercher un moyen quelconque pour suivre la trace de mon infernal ennemi. Mais mon plan n’avait rien de décisif ; et j’errai de longues heures autour de la ville sans savoir quel chemin prendre. Comme la nuit approchait, je me trouvai à l’entrée du cimetière où reposaient William, Elizabeth et mon père. J’y entrai et je m’approchai du tombeau qui marquait l’endroit où ils étaient enterrés. Tout était silencieux sauf le feuillage des arbres que le vent agitait doucement ; la nuit était presque noire, et le spectacle eût paru solennel et touchant, même à un témoin étranger. Les âmes des morts semblaient voltiger tout alentour, et jeter leur ombre, sensible mais invisible, sur la tête de celui qui pleurait.

Le profond chagrin d’abord éveillé par ce spectacle fit rapidement place à la rage et au désespoir. Eux étaient morts, et je vivais ; leur assassin lui aussi vivait, et, pour le détruire, il me fallait traîner encore ma vie et ma lassitude. Je m’agenouillai sur le gazon, je baisai la terre, et je m’écriai, les lèvres frémissantes : « Par le sol sacré sur lequel je suis à genoux, par les ombres qui errent autour de moi, par le profond et éternel chagrin que je ressens, je fais serment ; et par toi, ô Nuit, et par les esprits qui règnent sur toi, de poursuivre le démon qui a déchaîné cette souffrance, jusqu’à ce que lui ou moi périssions dans un combat mortel. Pour cela, je veux continuer à vivre : pour perpétrer cette chère vengeance, je contemplerai encore le soleil et je foulerai l’herbe verdoyante de la terre qui, autrement, disparaîtrait à jamais de ma vue. Et je réclame votre aide, ô esprits des morts, et la vôtre, ministres errants de la Vengeance, pour me guider dans mon œuvre. Puisse le monstre maudit et infernal boire à longs traits la souffrance ; puisse-t-il connaître le désespoir qui me torture aujourd’hui ! »…

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