AGNES BIHL – Le coup de coeur musical de Pierre Thevenin.

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Il était une femme

Ni parfaite ni refaite
Signe particulier
Les gens bien
Coup de vent
Échec et mat
Madame Léonie
Amours, délices et ogres
Ainsi soit-elle
Il était une femme
Top chrono
Comme une étoile filante
Moi d’mon temps
Ça va, Manu ?

Agnès Bihl, nous l’avions laissée (ou plutôt c’est elle qui nous avait laissés) en 2016 avec son album de reprises (chansons du répertoire 1830-1960) ! : « Tout fout l’camp ».

Cette fois, elle nous offre 13 nouvelles compos, toutes pertinentes, toutes pleines de bon sens, dans ce style aussi familier que percutant dont elle a le secret. Chez elle, la fantaisie n’est jamais gratuite. Elle ne chante pas, comme certains, suivez ma pensée, juste pour caser un mot plus ou moins bon ou, pire, une rythmique. La dame a tellement de choses à dire !

Sur le livret, avant chaque texte, on trouve en exergue une morale. À l’instar de ce que font certains romanciers au début de leurs chapitres. Sauf que là, il ne s’agit pas de citations empruntées au répertoire mais de vérités qui sont toutes de son cru. La seule chanson à ne pas en avoir est la deuxième, « Signe particulier » qui comporte seulement une dédicace « Pour Laurent ». Lequel Laurent se sera sans doute reconnu. Au début de « Coup de vent », on trouve les deux : « À ma mère », puis « La vie est une tragédie qu’il faut prendre à la légère ». On se rappelle que, lors de la sortie de « 36 heures de la vie d’une femme, parce que 24, c’est pas assez » (titre inspiré de Stefan Zweig), en 2013, elle avait édité un recueil de nouvelles, chacune correspondant à une chanson de l’album. C’est la même démarche, en plus court (et en moins rentable puisque, cette fois, elle n’a pas de livre à vendre. Mais ce n’était pas son objectif).

Tous les premiers titres, à un près, sont marqués au coin de la nostalgie (le blues des 45 ans) . Le troisième peut sembler une parenthèse mais en réalité, il s’intègre parfaitement dans l’ensemble. Je vais y revenir.

« Ni parfaite ni refaite » :

« Hé oui, c’est vrai que j’ai changé

D’ailleurs je n’ai pas pu lutter

La jeunesse est un CDD

Toujours de trop courte durée ».

Ceci dit, elle a de la ressource (d’ailleurs, vu l’espérance de vie actuelle, elle n’a peut-être fait que la moitié du chemin) :

« Et puis merde

On ne m’aura pas comme ça

Le combat qu’on est sûr de perdre

Est celui qu’on ne livre pas. »

J’en viens à ce qui a l’air d’une parenthèse, «Les gens bien », mais qui, en fait, annonce « Coup de vent » :

Le point de départ de cette chanson évoque Ferré dans « Les anarchistes » :

« Y en a pas un sur trois

Et pourtant ils sont là …

« Oui, tous ceux qui ne voient

Aucune différence

Entre Fatoumata

Rachel et Marie-France

Ceux qui n’ont pas l’idée

D’emmerder leur voisin

Et qui laissent s’aimer

Roméo et Julien ».

Qui donc a chanté, dans « Don Juan » ?

« Gloire à qui n’ayant pas d’idéal sacro-saint

Se borne à ne pas trop emmerder ses voisins »

Un prénommé Georges, tonton de son état. Les références volent décidément au plus haut de la chanson. Le lien que je vois avec « Coup de vent » ? Sa génitrice, disparue en 2016, faisait partie, à coup sûr, de ces gens bien. À son évocation, tous les souvenirs, fussent-ils anodins, remontent douloureusement à la surface. Mais là encore, elle a de la ressource et sait surmonter son chagrin par une sorte de pirouette :

« Ça va trop vite il faut s’y faire

Et je me demande

La mort est-elle héréditaire

…Est-ce qu’elle te ressemble ?

Dans »Échec et mat », la nostalgie demeure mais de manière plus ponctuelle. Pas de parfum d’une enfance lointaine. Le constat est plus immédiat : la fin d’une aventure, une séparation pas de corps mais de sentiments

« Mais moi je vois surtout nos deux cœurs en hiver

Et plus rien entre nous sauf une table et deux verres ».

Là encore, elle sait faire face :

« Mais si tu trouves mieux ailleurs

Je te rembourse l’indifférence »

Dans « Madame Léonie, elle n’est plus le personnage principal. Il est question d’ une vie ratée en dépit d’un amour aussi ancien que furtif et d’un fils disparu on ne sait où :

« Elle boit pour oublier qu’elle fume

Elle fume pour oublier qu’elle pleure

Elle pleure pour oublier qu’elle vit ».

« Parfois la vie n’est qu’un mauvais moment à passer … ». C’est la seule chanson pessimiste de l’album. Avec « Amours délices et ogres », le moins que l’on puisse dire est qu’elle reprend du poil de la bête : une métaphore culinaire et humoristique où elle nous régale avec le passé simple :

« Coquin quand vous mourûtes entouré d’aromates

Vous fîtes comme vous pûtes et vous m’épatâtes ».

Ensuite, on comprend pourquoi la chanson titre est « Il était une femme » : le sexe dit faible excisé, torturé, battu. Connaissant Agnès, elle ne pouvait pas demeurer indifférente à cela et conclut par une phrase bien sentie :

« La femme rangée comme un objet

La femme objet s’est enragée «

Pour pasticher Martin Gray, on pourrait intituler ce texte « Au nom de toutes les miennes » :

« Il était une femme …

Il était dix femmes …

Il était cent femmes…

Il est des millions de femmes ».

Arrêtons-nous un instant sur le titre « Ainsi soit-elle » qui renvoie, sur le mode féminin, aux amours coupables de Roméo et Julien, à ce que réprouvaient les culs bénits de « La manif pour tous » : Au nom d’un papa, d’une maman et du pauvre d’esprit, amen …

« Top chrono », sur un tempo trépidant de rap : sur le quotidien des femmes. Le refrain, où le rythme s’apaise, reprend le titre du livre d’Agnès dont j’ai parlé au début de ce coup cœur :

« 36 heures de la vie d’une femme

Parce que 24, c’est pas assez

Même si c’est pas vraiment le bagne

On n’est pas vraiment libérée … ».

« Moi, d’mon temps » est une version irrésistible du « C’était mieux avant », et avec l’accent s’il vous plaît :

« Moi d’mon temps

Y avait des conquérants

Mussolini Franco …

«On était très heureux

Y avait pas d’étrangers

Vu qu’ils restaient chez eux

Très bien colonisés »

Pour ce qui est de la dernière chanson, je suppose que vous avez compris de quel Manu il s’agit. L’apostrophe d’un jeune dont tout le monde se souvient. Là, on a une impitoyable charge contre qui vous savez. J’aimerais tout citer mais je vais me contenter de la fin où l’on entend :

« Allez Manu casse-toi … casse-toi … ouste … CASSE TOI»,

injonction à laquelle répond la voix hurlante dudit Manu, une phrase tirée d’un discours de campagne et qui, dans ce contexte prend une dimension irrésistiblement désopilante :

« Parce que c’est notre projet ».

Malheureusement, ce CD d’Agnès Bihl est épuisé chez EPM. Provisoirement, j’espère, car, encore une fois, on a affaire à une petite merveille.

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