Julie Ladret : Je suis aliénée

Je suis aliénée
Comme l’est le chêne à ses ruisselantes racines
A la terre qui le tient,
Au sable coulant d’entre mes mains

Comme l’est un marin à sa vigie céleste qui voit l’orage venir du loin des abysses,
A son nœud scellé de sel, je serre les roulis du port, lentement, je coulisse

Je suis aliénée
Comme l’est un artiste grimé à la reconnaissance, surprend les planches de ses baisers
Comme l’est la camisole de force folle de se laisser lacer entre mes deux hémisphères
Comme l’est la première pensée vagissante aux trucages des enseignements.
Comme l’est le doigt à l’écran désinformé désincarné de révoltes.

Je suis aliénée
Comme l’est le cordon ombilical à l’autarcie des corps, aux globules qui se laissent pomper à l’envers de toute gravité par un cœur affolé de vivre encore.
Comme l’est Rousseau à son contrat social, l’a-t-il jamais signé de sa plume éclairée?
Bien que théorisés, les tenants restent flous car rien n’est plus proche de l’état naturel que notre société où l’argent et les lettres ont gagné du muscle et changé les visages du fort et du faible.
N’y a-t-il pas pire maître qu’un sachant semer l’ignorance, pire juge que le partisan, pire bourreau que la lucidité.

Oui, je suis aliénée
Comme l’est le féminisme à un sexe qu’il n’a pas choisi.
Comme l’est l’exilé aux frontières du non choix entre partir ou rester, du non droit à revenir.
Comme l’est la lumière à sa portée, évite les chairs, mon ombre ressemble à une hydre tentaculaire.
Des liens me sortent de la bouche, du ventre, d’entre les cuisses, enroulent le pas, poussent en bataille sur chaque centimètre de ce même être qui apparaît libre au grand jour.
Si j’en romps un, une exponentielle repousse toujours. Si un se rompt, un vœu s’exauce ailleurs, s’exode comme une terre promise à son chemin.

Je suis aliénée à tout, à tes yeux, à l’or qui cercle le doigt, aux phares éteints, aux moineaux déplumés, aux passages interdits, aux rires dégorgés, aux tourments d’anges, aux loups amuselés, à la mousse de mon enfance, aux poésies hasardeuses, à l’âme des guerrières, au silence étourdissant, au vide plein d’humus, aux temps éternels, à la potence de tes nuits…

Je suis une aliénée et je le clame comme un poème dingue au milieu des chants de liberté
Car je suis tenue par l’idée même d’être libre dans mon pré carré qui obstrue l’humanité des hors de ma vue.
Car personne n’est moins libre que celui qui pense l’être.

Julie

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