Le Dix vins blog fête ses dix ans : Serge Granjon – Le roman de l’histoire de Saint-Etienne : Le 1er mai 1905 : Sous les plis du drapeau noir

En  » raccord  » avec l’actu et la célébration du 10 eme anniversaire du blog…une pépite pour fêter cette  » dix vine  » décenie. 

Serge Granjon on ne le plus présente plus, il est l’incontournable mémoire de notre belle cité stéphanoise et son  » Roman de l’histoire de Saint Etienne  » commencé il y a fort longtemps dans les pages de la tribune, puis qui ont fait l’objet de plusieurs livres relatant l’histoire de la ville du second Empire à nos jours, à travers les petites histoires qui font la grande…

Serge c’est aussi un amoureux de langue française et de la poésie notamment celle de Marceline Desbordes Valmore à qui avec Françoise Fournier il a consacré un livre  » Aimé et Marceline  » qui relate à travers des dialogues l’amour partagé de la poésie entre  Marceline Desbordes Valmore et son jeune ami.

Mais nous aurons l’occasion de mieux en parler en septembre prochain puisque une mise à l’honneur spéciale lui sera consacrée sur le Dix Vins Blog ou l’historien, le conférencier, le poète, l’écrivain et l’essayiste et l’ami nous parlera de ses passions et de ses amours littéraires et historiques, un très beau moment culturel en perspective dont nous reparlerons très bientôt

Travailleurs debout, car les manifestations de ce 1er mai sont le prélude de l’action générale pour la conquête de la journée de huit heures « 

Placardée dans toutes les villes de France, cette affiche de la CGT avait donné le ton. Dès ses origines en 1890, la Fête du Travail avait fait des 8 heures son principal leitmotiv, au point de mettre tout le reste en sourdine.

En ce début de siècle, pourtant, les luttes sociales avaient déjà permis d’obtenir une baisse significative du nombre d’heures de travail : depuis les 16 à 18 heures de labeur quotidien des compagnons du Moyen-Age, jusqu’aux dix heures que devaient à présent les ouvriers des temps modernes, le chemin parcouru n’était pas négligeable.Mais peut-on mettre en parallèle deux mondes différents ?

Le travail, en moins d’un siècle, avait vraiment changé de sens : il n’existait plus guère de commune mesure entre l’ouvrage à la main exécuté à l’unité des ouvriers d’antan, et les cadences infernales qu’imposait  désormais une production de masse. Ce n’étaient plus les mêmes heures. Et pour comparer ce qui est comparable, ces 10 heures ne marquaient un progrès que par rapport aux 12 ou 14 heures de l’aube industrielle.

Pour deux raisons surtout, les 8 heures devenaient la nouvelle exigence. Le perfectionnement constant des machines rendait paradoxalement le travail plus pénible : pour rentabiliser au mieux leur investissement, il fallait sans cesse accroître le rendement.

Ainsi, plus que jamais, 8 heures imposaient un schéma idéal, celui d’un triangle parfait, aux trois côtés égaux, faits de 8 heures de travail, 8 heures de loisirs, et 8 heures de sommeil. De la sorte, la volonté d’obtenir les 8 heures, loin d’être une simple surenchère, visait à l’harmonieux morcellement du temps.

POUR EN FINIR AVEC LA SOCIETE BOURGEOISE

La revendication, déjà, était ancienne : les premiers à l’avoir formulée étaient les mineurs de Rive-de-Gier, sous la Seconde République. Mais elle tenait alors de l’utopie. Et, pour qu’il en fût un jour autrement, il fallait que naquît la conscience de classe. C’était chose faite à la fin du XIXé siècle, lorsque la division du travail, qui obligeait aux tâches répétitives, avait souvent transformé l’ouvrier en un robot vivant. D’une profession à l’autre, beaucoup de travaux devenaient déqualifiés,  pareille uniformisation tendant à rapprocher les différents métiers, faciliterait la création, en 1895,  de la Confédération Générale des travailleurs, dont la tendance anarcho-syndicaliste se renforça au fil des ans.

Il s’agissait, si l’on peut dire, de l’anarchie domestiquée, accommodée à la façon syndicale : débarrassée de son contenu individualiste, l’idéologie anarchiste s’embrigadait pour devenir plus efficace. Il en restait le rejet absolu du monde  des politiciens et toute une stratégie pour  » l’affranchissement du prolétariat « , résumé dans ce journal de la Bourse du Travail de Saint-Étienne, fin 1901 :

 » Éclairons ceux de nos frères qui sont encore rebelles à la lumière, préparons les esprits et, le jour où la majorité des travailleurs sera consciente, elle pourra, dans un immense élan, par la grève générale, renverser le pouvoir bourgeois et le capitalisme « .

Ce programme, la classe ouvrière, du moins sa minorité agissante, s’était décidée à l’appliquer, et, en 1905, elle estima que l’heure était venue de passer à l’action.

Dans le but de sensibiliser l’opinion, la Bourse du Travail avait organisé à Saint-Étienne des réunions préparatoires, quartier par quartier,  pour faire valoir à la fois la nécessité de la journée de 8 heures et le moyen pour l’obtenir : tous chômer le 1 er mai. des banderoles flottaient dans les rues, étalant leurs inscriptions triomphalistes.

  »  Le 1er mai 1906 nous aurons la journée de 8 heures « 

Avec une telle campagne les heures à venir promettaient d’être chaudes, même si depuis la tragique fusillade de Fourmies le 1er mai 1891, la Fête du Travail n’avait pas jusqu’alors défrayé la chronique.

UN DEFILE SUR FOND D’EMEUTE

Et ce 1er mai 1905, de bonne heure, la place Marengo était largement occupée par des attroupements, en attendant le moment de la manifestation. C’était un lundi. Les mineurs ne travaillant pas ce jour-là, ils s’étaient déjà, très nombreux, rassemblés sur la place. A 8 heures et demie, arriva un nouveau groupe, qui venait d’obtenir la fermeture de l’usine électrique de Montaud. Premier succès qui en présageait d’autres : celle  de l’usine électrique de la rue du treuil vint ensuite. Les teinturiers avaient, d’eux-mêmes, décidé de fermer. Avec l’arrêt de la force motrice, les passementiers, à leur tour, devaient en faire autant.

Ainsi, dès les premières heures de la matinée, le mouvement faisait tache d’huile. Le cortège avançait, très vite, interminable, surmonté de drapeaux rouges, noirs, et même tricolores.

Mais le drapeau noir, celui de l’anarchie, la plupart du temps, précédait le cortège. Ce fut à lui que les manifestants laissèrent le privilège d’entrer dans les usines, ou dans les magasins, pour obtenir leur fermeture, tout au long du parcours. Place Dorian…rue Camille Collard…la Grande artère…Les uns après les autres, les rideaux se baissèrent. On applaudit lorsque descendirent ceux des Nouvelles Galeries. Puis ce fut le retour par la rue Désiré Claude pour gagner la Bourse du Travail.

Le Cours Victor Hugo était noir de monde, la salle des conférences envahie par trois ou quatre mille personnes. Un  orateur dressa un rapide bilan de la situation :

  » Ce matin on a fait fermer quelques usines, c’est insuffisant. Il faut que tous les travailleurs, conscients ou inconscients, chôment ce soir « .

Trois opérations d’envergure furent dès lors envisagées : la fermeture de l’usine métallurgique Barrouin au marais, celle de la Manufacture d’armes et l’arrêt total du tramway.

Mais seule put réussir la fermeture de la Manufacture, revêtant, pour les grévistes, la valeur d’un symbole : cette usine fabriquait des armes  de guerre, ce que ne pouvait supporter le courant anarcho-syndicaliste, farouchement antimilitariste. Dès 13 heures, la plupart des manifestants s’étaient regroupés sur la place Carnot. Puis, en un immense convoi, emmené au son des tambours et des clairons ( on n’aimait pas l’armée mais on goûtait son faste ), et guidé par le

drapeau noir, porté cette fois par une femme, ce fut le départ pour la Manufacture. Des gendarmes à cheval en interdisaient l’accès. Rendues inévitables par la tension ambiante, des échauffourées se produisirent, lorsque des ouvriers arrivèrent au travail, en narguant les grévistes, qui à leur tour les conspuaient. Le colonel-directeur de la manufacture prit alors une décision qui fit tomber la fièvre : celle de fermer l’usine, moyennant la récupération des heures perdues le samedi suivant.

La première fête du Travail résolument combative ne se terminait pas sur l’éclatant succès souhaité par ses organisateurs.

Le dimanche 7 mai, le journal stéphanois  » le socialiste  » martelait ces mots :

« Tout travailleur cessera le travail le premier mai 1906 et ne le reprendra que pour faire huit heures de travail avec le même salaire « .

Mais la formule paraissait d’ores et déjà plus incantatoire que prophétique. Demi-succès, demi-échec, la générale de 1905 œuvrait pour le long terme : Le grand soir annoncé n’était pas pour si tôt, et la journée de 8 heures ne serait obtenue qu’en… 1919.

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