Gerard Morel – Affûtiaux cafouilleux – Le coup de cœur musical de Pierre Thévenin

GÉRARD MOREL

Affûtiaux cafouilleux

Stances à sa gorge

Le Dit du chat de Nathalie

Je t’aime très beaucoup

La prunelle de ses yeux

Toujours jamais contente

Elle se nomme Aimée

Les cacahuètes (de Roger Riffard)

Vive la caillette

Le tango du lumbago

Berceuse à Suzie (en duo avec Yves Jamait)

Petite chanson à la con

Il y a longtemps que l’on attendait un nouvel opus de Gérard Morel, eh bien, le voilà, et il n’a rien à envier aux précédents. Le titre, délicieusement accrocheur, n’est pas celui d’une chanson mais un extrait de « La prunelle de ses yeux » :

« Qu’elle se vête de belles nippes

Costard, cravate, ou smock

Ou d’anciens falbalas/D’affûtiaux cafouilleux,

Moi j’y tiens comme à la prunelle de ses yeux ».

C’est lui qui disait un jour que la rime, c’était le moment où le texte se mettait à chanter. Il le démontre abondamment, surtout dans « Le Dit du chat de Nathalie » : 2 rimes seulement : « lie » et « cha »(sur un ryhtme de cha cha cha, évidemment).

Le Dit était, au Moyen Age, un poème narratif, c’est le cas de celui-ci, normalement écrit à la première personne. Celui de Gérard Morel ne l’est pas mais qu’importe. C’est l’histoire de Nathalie qui, comme la Margot de tonton Georges, trouve un chaton, l’adopte, mais Natacha, voisine de Nathalie, s’entiche également de l’animal. Alors, pour contenter tout le monde, les deux finissent par se le partager. La fin évoque aussi quelque peu Brassens :

« Si la vox populi

Un temps s’en pourlécha

Personne ne broncha

Et chacun s’en contreficha

Nul ne les empêcha

Le chat de Nathalie

Dort dans le lit/De Natacha ».

Dans « Elle se nomme Aimée », une reprise ( on la trouvait déjà dans son tout premier album ), les clins d’œil à d’autres chanteurs pullulent :

« L’aurait pu s’appeler Céline

Car elle a toujours de beaux yeux …

Elle aime l’anis

A s’appeler Annie ».

Si France Gall entend ça de là-haut, espérons qu’elle ne lui en voudra pas, surtout si Gainsbourg ne rit pas trop fort. Il y a également des allusions, des références, qui n’ont rien à voir avec la chanson. Deux m’ont particulièrement amusé :

« Un cul à s’appeler Fannie

Un dos à s’appeler Anne ».

On ne peut pas dire que Gérard Morel soit un chanteur engagé. Quoique … Ainsi qu’il l’avait fait dans son premier album avec « Brève rencontre » ( aux rimes toutes en « al », le portrait d’une belle se terminant, l’air de rien, par

« Elle avait le front national

Moi, c’est normal

J’ai vomi sur ses sandales »

il donne un aperçu de ses positions politiques dans « Le tango du lumbago » où un couplet sur deux se termine par le titre alors que dans les couplets intermédiaires on a d’autres rimes en « go », « got » « gaud » … : « C’est le tango du saligaud » , « C’est le tango du démago », C’est le tango du mendigot ». C’est tout mais c’est déjà suffisant.

Ce qu’il affectionne avant tout, c’est jouer avec les mots, avec les sonorités, en se cachant pudiquement derrière, surtout dans les chansons d’amour, les plus nombreuses : dans « Je t’aime très beaucoup » ( titre redondant, dirait un lettré ), on a droit à un véritable festival de comparaisons plus loufoques les unes que les autres :

« Je t’aime à petit feu

En épingle à cheveux …

Je t’aime à tous crins

Je t’aime à fond de train

A pied, à cheval et à revendre

Je t’aime à pierre fendre

Je t’aime pis que pendre

Je t’aime les yeux plus grands que le ventre ».

Certains éléments ont quelque chose à voir avec les sentiments (« Je t’aime à grand coups de cœur »), d’autres n’ont aucun rapport, (du moins espérons-le pour la demoiselle : « Je t’aime de Charybde en Scylla » ). C’est du délire, une logorrhée jubilatoire, au rythme fou.

Quel contraste avec la douceur de « Berceuse à Suzie », dont il se partage l’interprétation avec son compère Yves Jamait :

« Dors, Suzie, dors

Et demain, si tu es d’accord,

Nous partirons en poésie

Chercher des trésors

Ferme tes grands yeux

Dors, Suzie, dors ».

Un tel accès de tendresse au premier degré est rare dans son œuvre. C’est sans doute pour cette raison qu’il n’a pas voulu chanter seul.

Dans pratiquement chacun de ses albums figure un titre de Roger Riffard : d’abord  » La java du solitaire » et « Les pâquerettes ». Si je connaissais ces deux-là, chantés par leur auteur en public ( avec l’annonce : « En voici une petite …, dit avec l’accent de son Aveyron natal ), il est allé dégoter « Les cacahuètes » dans une émission de radio, la chanson ne figurant dans aucun autre enregistrement.

Riffard, qui, à l’origine, était comédien comme Gérard Morel, a assuré souvent la première partie de Brassens, en alternance avec Pierre Louki et Boby Lapointe. Lorsqu’ils partaient tous les quatre en tournée, il paraît que ce n’était pas triste dans la voiture. Fidèle entre les fidèles, Riffard a tiré sa révérence le 29 octobre 81, quelque deux heures avant le bon maître. En lever de rideau, ainsi que l’a dit Anne Sylvestre qui a elle-même interprété « La margelle » du même Riffard ( pour être complet, j’ajouterai qu’Anne Sylvestre a prêté sa voix pour donner la réplique à Gérard Morel dans « Les pâquerettes »).

Les chansons de Riffard s’intègrent parfaitement dans un album tel que ces « Affûtiaux cafouilleux ». Le même décalage, un peu foutraque, le même goût pour la rime :

« Dans un hôtel de Montmartre

J’étreignis ton corps d’albâtre »

mais :

« Bientôt je surpris

Ta coupable industrie

Des bras de clerc de notaire

Où tu commis l’adultère

Tu passas dans la chambrette

D’un marchand de cacahuètes »

Cocu, certes, mais peu importe, au fond, puisque :

« tandis que tu vaques

A tes jeux orgiaques

Maintenant qu’ils sont rentables

Entre mon lit et ma table

Je mène une vie douillette

En mâchant des cacahuètes ».

Ça pourrait tout à fait être signé Gérard Morel.

Comme lors d’un spectacle, il prend congé de son public avec une « Petite chanson à la con » ( il l’avait déjà fait à la fin d’un album précédent ). A l’entendre, écrire serait un jeu d’enfant :

«J’ai jeté trois ou quatre vers

Ciselé trois ou quatre rimes

A la lime

Puis j’ai posé un petit refrain

A la fin

Sur une mélodie rondelette ».

Ciseler, ça ne se fait pourtant pas en trois coups de cuillère à pot. A la con ou pas, une bonne chanson, c’est 1% d’inspiration et 99% de transpiration ( c’est avec ces mots qu’Edison parlait de son travail ).

« Je la termine tralala

a cappella

En vous glissant dans un murmure

A la revoyure ».

Oui, Gérard, on y sera.

Je ne résiste pas au plaisir de vous glisser un dernier mot sur son humour : il s’est aperçu très jeune qu’il en avait, lorsqu’il a dit à son paternel :  » Je sais qui est le père Noël, c’est le père Morel. »

Le CD est disponible chez tous les bons disquaires. Personnellement, je l’ai trouvé à la FNAC de Lyon

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