Les belles expressions  » argotiques  » françaises : Avoir la flemme

Avoir la flemme …jouer les fainéants, flâner, se laisser aller à la paresse…bref, prendre le temps de ne…rien faire ! Ne pas avoir envie de bouger, de faire…

Flemme vient du latin  flegma qui signifie « humeur, mucus  » et du grec ancien φλέγμα, phlégma.

A l’origine l’expression était  » tirer sa flemme  » .  Elle utilise le verbe  » tirer  » au sens temporel de  » étirer, faire durer  » et  fait un amalgame avec l’expression   » tirer au flanc  » qui signifie paresser, ne rien faire, n’avoir aucun désir. Notons d’ailleurs au passage  le sens extensif du verbe  » tirer « , synonyme ici de  » aspirer à « .

En un mot ( j’ai la flemme pour en écrire cent )  » avoir la flemme  » c’est avoir envie de ne rien faire ! Et qui mieux que Jean D’ormesson pour nous en faire l’éloge :

« Éloge de l’ennui et de la paresse », par Jean d’Ormesson.


LE TRAVAIL À TOUT PRIX ?·MARDI 11 OCTOBRE 2016
À Maubeuge, à Saint-Étienne, en Lozère, en Ardèche, à Saint-Chély-d’Apcher, à Loguivy-Plougras, un garçon ou une fille de vingt ans ou de vingt-cinq, ou peut-être de quarante, vivent à l’instant où je trace ces mots, une formidable aventure. Ils s’ennuient. Ils ont de la chance. Ils vont écrire un chef-d’œuvre.
Je voudrais crier aux jeunes gens dévorés de l’envie de laisser un nom dans ce monde qu’il y a quelque chose de mieux que de voyager : c’est de ne rien faire. Il y a quelque chose de mieux que d’avoir des aventures : c’est d’en inventer. Il y a quelque chose de mieux que de s’agiter : c’est de s’ennuyer.
J’écrirais volontiers un éloge de la paresse et de l’ennui. La paresse, rien de plus clair, est la mère des chefs-d’œuvre. Très loin de l’abrutissement qui naît des grands postes et des hautes fonctions, l’ennui est cet état béni où l’esprit désoccupé aspire à faire sortir du néant quelque chose d’informe et déjà d’idéal qui n’existe pas encore. L’ennui est la marque en creux du talent, le tâtonnement du génie. Dieu s’ennuyait avant de créer le monde. Newton était couché dans l’herbe et bayait aux corneilles quand il a vu tomber de l’arbre sous lequel il s’ennuyait la pomme de la gravitation universelle. Les petits esprits s’énervent au milieu de foules de choses, la plupart du temps inutiles. Les grands esprits ne font rien et s’ennuient comme Descartes « enfermé  seul dans un poêle en Allemagne » avant de découvrir des cieux. Chateaubriand bâillait sa vie avant d’écrire Atala, et René, et les Mémoires d’outre-tombe.
L’essentiel est de fuir les occupations subalternes et d’éviter de se disperser dans des plaisirs ou des obligations d’emprunt, et puis de se donner tout entier à ce qui sera l’œuvre d’une vie. Proust renonce aux chroniques du snobisme et aux raouts dans le grand monde pour se claquemurer chez lui, entre ses murs couverts de liège, dans ses souvenirs et dans ses rêves d’où surgiront les miracles de Swann, d’Odette, de Françoise, d’Albertine, de la duchesse de Guermantes et du baron de Charlus. Dans un domaine très différent, Louis de Broglie sort lui aussi d’une banalité quotidienne où il ne faisait presque rien pour entrer d’un seul coup dans un rêve étoilé. Il ne passait pas pour le plus doué des siens qui avaient tous brillé dans la guerre, dans la politique, dans les lettres. Lui, c’était plus modeste : il s’occupait d’histoire, de généalogie, d’une collection de timbres-poste, il brillait au bridge et aux échecs lorsque, un beau jour, à Bruxelles, à l’occasion d’un congrès savant où l’avait entraîné son frère Maurice, il découvre par hasard la grandeur farouche d’une physique mathématique qui le mènera jusqu’à la mécanique ondulatoire. « Monsieur, lui dira plus tard Léon Blum en lui remettant l’ordre le plus élevé dans la Légion d’honneur, vous appartenez à une famille où le talent était héréditaire avant que le génie y entrât. »
Le génie – ou quelque chose comme ça – descend aussi sur Loguivry-Plougras, sur Saint-Chély-d’Apcher, sur la chambre où un garçon – ou une fille –, peut-être venu d’ailleurs, peut-être découragé, se débat contre un destin hostile qui semble ne rien promettre. Voyager n’est pas mal. Le succès, c’est très bien. Être heureux, qui ne le souhaite ? S’ennuyer est bien mieux. C’est quand vous êtes perdu que vous commencez à être sauvé. La vie la plus banale, allumer le feu dans une cheminée, se promener dans les bois – Rousseau avait besoin de marcher pour aiguiser ses idées –, ronger son frein et son cœur parce qu’on n’est bon à rien, maudire le monde autour de soi, s’abandonner aux songes, ou, mieux encore ne rien faire du tout, ou, en tout cas le moins possible – avant, bien sûr de se jeter dans le travail à corps perdu –, peut mener autrement loin.

Éloge de l’Ennui et de la Paresse de Jean d’Ormesson est un texte extrait de l’ouvrage Qu’ai-je donc fait ?

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