Serge Granjon : Saint-Etienne sous la III e République – Concours musical et agricole²

Ce fut une fête singulière, et quasi un prétexte pour louanger la République, mais aussi pour montrer à la face du monde que Saint-Étienne restait loin du déclin.

Au plus fort d’un discours, il avait beau vibrer de la voix et trépigner du geste d’une foi toute républicaine, Antoine Primat, le maire de Saint-Étienne, se sentit envahi par un doute obsédant. Et pour l’exorciser, si l’on peut dire, à condition de ne pas songer à ses vertus laïques, il eut recours à des recettes imprévues, eu égard à ses opinions politiques, mais dont le succès restait incontesté.

A mesure qu’avançait l’an 1879, l’industrie stéphanoise, prometteuse de gloire depuis six décennies, laissait supposer un terrible déclin. Afin d’y remédier, le maire se serait âprement défendu d’imiter servilement l’Empire. Or l’intention louable de voler au secours de sa ville le fit s’en inspirer.

Il s’agissait d’abord de deux expositions conçues pour promouvoir à merveille les produits stéphanois et ceux de la région. L’une, en 1852, se plaça dans le sillage de la première exposition universelle, donnée à Londres l’année d’avant. Comme l’autre, en 1868, s’inspira de celle donnée quinze ans plus tard à Paris.

Puis le maire sut se remémorer une fête donnée en 1862, prélude à l’ouverture de la 29ème session du congrès scientifique de France. Prévue pour des joutes en musique, elle avait ratissé une large région, au point de rassembler quelque 5000 exécutants.

UN SURPRENANT KIOSQUE A ROULETTES

Le meilleur des hasards mit Antoine Primat dans la foulée d’une autre exposition universelle, qui venait d’avoir Paris pour cadre. La France entière la perçut presque en baptême républicain puisqu’ y fut célébrée, le 30 juin 1878, la première fête nationale, à grand renfort d’harmonies et d’orphéons. de ces sociétés passionnées de musique et de chant, Saint-Étienne se savait peu avare. Et le maire trouva ainsi une belle occasion d’amarrer solidement la ville aux rives de la démocratie.

Pour la mi-août 1879 fut annoncée une série de réjouissances : au concours musical en serait joint, un autre, à la fois agricole et horticole. Cavalcade, carrousel, illuminations et feux d’artifice donneraient à l’ensemble un air de grand’messe républicaine, faisaient sombrer dans l’oubli la  » saint-Napoléon  » que les bonapartistes fêtaient traditionnellement le 15 août.

Début juin, l’Harmonie de la ville inaugura ses concerts d’été sous le kiosque de la place Marengo. Toutefois il ne suffisait plus à satisfaire la voracité des Stéphanois en matière d’auditions. Les cafetiers près de l’Hôtel de ville le comprirent si bien qu’ils voulurent un kiosque à leur tour, d’un modèle  » roulant  » pour les besoins du négoce. Leurs établissements jalonnant la place en grand nombre, il suffirait de le  déplacer aux quatre coins de la vaste esplanade pour permettre à la muse Euterpe de verser à profusion des écus sur la terrasse de l’un ou de l’autre.

 Ils se procurèrent un modèle estimé d’une construction élégante et simple. Destiné à contenir, deux ou trois fois par semaine, une soixantaine de musiciens, il serait éclairé par des conduites de gaz que la municipalité venait d’établir à sa place.

CANAL ET VOIE FERRÉE  LES MARIÉS DE L HÔTEL DE VILLE

Beaucoup plus intrigantes au regard des passants parurent les énormes charpentes dressées début juillet devant l’Hôtel de ville. Il s’agissait d’un immense portique précédant une estrade réservée à la distribution des prix des concours. le portique représenterait l’entrée du tunnel, en l’honneur du futur canal Rhône et Loire, sur lequel se fondaient des espoirs commerciaux  depuis que celui de Givors avait, l’année précédente, cessé toute activité.

Il figurait aussi l’entrée du souterrain percé sous le Tracol, d’une longueur de 2800 mètres, destiné à relier au midi l’industrieuse vallée de l’Ondaine, sans emprunter l’axe, très chargé de Saint-Étienne Lyon.

Quel profit le Maire pouvait bien escompter de maquettes souhaitées plus  vraies que nature ?  Construit en une vingtaine de jours, le monument colossal frappa les visiteurs, sidérés de voir surgir des profondeurs du Tracol une locomotive à toute vapeur, avec ses fanaux allumés. Venus surtout pour écouter les cent-dix sociétés musicales inscrites, ils furent, entre le 14 août au soir et le 15 août au matin, 60000 à envahir la cité. Il en arrivait non seulement de la Loire et du Rhône, mais encore de l’Isère, de l’Ain et de l’Hérault.

Avant tout curieux de son, vocal autant qu’instrumental, jailli, deux jours durant, dans les moindres replis de la ville, ils se  laissèrent charmer, au soir des récompenses, sous le feu de modernes lumières électriques, par la puissante allégorie qui associait le chemin de fer au canal. Une façon sans doute bien meilleure qu’une autre de leur faire savoir, industriels et commerçants, paysans et artisans, que grâce à la vitesse et au désenclavement, ils pourraient toujours compter sur le génie du peuple stéphanois.

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