Serge Granjon : Saint-Etienne sous la IIIé République – Les degrés de la renommée ( l’Harmonie de Saint-etienne

Pour signifier au monde sa grandeur retrouvée, montrer sa volonté de rassembler son peuple dans les plis d’un même drapeau, la France républicaine voulut forcer le destin par une empreinte mémorable : l’expo universelle étalerait les fastes renaissants d’une nation convalescente.

Après la dure défaite de 1870, puis les ravages d’une guerre civile, le pays rêvait d’une unité dans la prospérité. Et nul symbole ne pouvait mieux l’exprimer qu’une statue de la République. Le dimanche 30 juin 1878, jour où devait être inaugurée celle du Trocadéro, serait décrétée fête nationale.

Une riposte en fanfare

Toutes les villes furent invitées à préparer la cérémonie. Elles s’inspiraient de Paris, qui laissait dans ses réjouissances une large part à la musique : étaient prévus un orchestre d’harmonie et de chant, ainsi qu’un autre avec chœurs au jardin des Tuileries.  Un concert donné le soir y regrouperait six cents exécutants. Par ailleurs, dans les profondeurs du bois de Boulogne, retentiraient des trompes de chasse.

Saint-Étienne, qui regorgeait d’orphéons, alignait cinq fanfares  d’un quartier à l’autre, sans compter les musiques militaires. On déplorait une grande absente : l’Harmonie des enfants de la Loire, dont le chef Claudius Courally refusait de s’associer à des festivités républicaines. Ce bonapartiste impénitent jeta le désarroi dans les rangs de la société.

Or, le dimanche 30 juin, la fête civique rencontra dans les rues une habituelle célébration religieuse : la Fête-Dieu. Privés de la première, les musiciens des  » Enfants de la Loire  »  refusèrent de prendre part à l’autre. Absents dans l’écrasante proportion des 4/5 à la procession du matin organisée par la Grand’Eglise, ils entendaient ainsi répliquer à M. Courally : puisqu’il les empêchait de se joindre aux réjouissances républicaines, ils tenaient à montrer le peu de cas qu’ils faisaient de ses propres convictions. la traditionnelle alliance du trône et de l’autel, à laquelle adhéraient d’ailleurs bien des monarchistes, leur paraissait tout aussi incongrue.

La séance orageuse

Mais ce n’était, de leur part, que le début des représailles. Le soir du 30 juin, Claudius Courally admettait qu’il avait  » fait une grande faute « , et qu’il n’aurait  » jamais supposé que cette fête eût tant d’éclat « . 

Cela ne l’empêcha pas d’avoir le verbe haut, pour la réunion de la société prévue le mercredi suivant. Si la lettre de convocation adressée aux adhérents commençait en termes voilés (  » après ce qui s’est passé dimanche … » ), la suite ne laissait place à aucune équivoque :  » votre présence nous prouvera une fois de plus que vous n’êtes pas de ceux qui désirent la désorganisation de notre grande harmonie « .

La séance fut des plus houleuses, Courally mit dans la balance sa légitimité à la tête de l’association. Il obtint la confiance à une bonne majorité par vote au scrutin secret, malgré les protestations d’un contradicteur acharné qui réclamait le suffrage des seuls adhérents et non de nouveaux venus qui lui paraissaient à la solde du chef.

La rupture, alors, fut presque consommée. Ne restait plus qu’à la mettre en pratique. Au lendemain de l’assemblée historique du mercredi 3 juillet, quarante-deux musiciens se séparèrent des  » Enfants de la Loire  » dans le but de créer une nouvelle société.

Les adhésions affluèrent. Beaucoup s’expliquaient par une admiration sans bornes pour l’attitude courageuse qu’avaient eue les dissidents le 30 juin 1878, date qu’ils allaient d’ailleurs faire broder sur la bannière de la jeune formation.

Le 13 juillet la scission devenait officielle et l’ Harmonie de Saint-Étienne  » annonçait sa fondation, tout en affichant déjà une belle vitalité :  elle était forte de soixante-sept exécutants. Le 24 juillet, un arrêté du préfet lui accordait une existence légale, pendant que s’allongeait toujours la liste des inscriptions.

Le succès du premier concert

Autant pour remercier les Stéphanois de l’accueil qu’ils lui avaient ménagé, que pour proclamer haut et fort  sa naissance, l’Harmonie voulut, sur la place Marengo, donner un important concert au public.

Tout laissait supposer qu’il serait magnifique. Et d’abord le fait que le nouvel ensemble comportait en son sein bon nombre de talents.

Toutefois il lui manquait un chef pour jouer et un local pour répéter. la municipalité lui offrit l’un et l’autre, au Grand Théâtre. L’Harmonie se mit à la besogne le 17 juillet, et se trouva fin prête deux semaines plus tard.

Le 2 août 1878 fut la date de son premier concert. ce jour-là, les musiciens sortirent du Grand Théâtre des Ursules pour se rendre place Marengo. Sur tout le parcours il défilèrent devant une foule énorme qui leur faisait la haie.

Lorsque le soir tomba, au chant des oiseaux succéda l’ouverture. L’orchestre attaqua un morceau de Gurtner : l’Orléanville « , un pas redoublé exécuté avec élégance et entrain.

Le début de  » Martha « , par Flotow, suscita un vrai triomphe. Surtout le grand air  » la tristesse m’environne « , qui fit s’amonceler à l’entour du kiosque couronnes et bouquets.  Puis ce fut à Rossini d’être interprété. A la prière et au finale de son  » Moïse  » succéda le  » Don Pasquale  » de Donizetti.  » Richard Wallace  » allait conclure, autre pas redoublé, composé, cette fois par Sellenick…

c’était compter sans une exigence impérieuse du peuple, adressée à cet orphéon qui avait, spontanément, placé sa naissance sous les auspices de la République. Un cri dans la foule :  » la Marseillaise « , fut aussitôt repris par un millier de voix. les premières mesures n’en furent pas entendues, tant les acclamations couvraient les instruments.

Le chant avait encore un côté séditieux : il était interdit aux fanfares militaires. Il jaillit dans la nuit, farouche et véhément, au point de faire flotter, à la cime du kiosque les cheveux d’une Marianne indomptable et rebelle.

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