Jacques Raulet, le coup de coeur de Pierre Thévenin

CARNET DE VOYAGES EN ITALIE

Train de nuit-Les enfants de la balle-Camorra-Le tango des émigrants-Dans les rues d’Arezzo- Une java florentine-Chiara-Angelo-Berceuse pour un petit Rat de l’Opéra- Dans les ruines d’Ostie-Fantôme d’amour-Vercelli

Puisque Jacques Raulet est à Corine Chabaud ce que Tristan fut à Iseut, on prend (presque) les mêmes et on continue. Petite rectification : le mois dernier, je signalais l’existence d’un album de Jacques Raulet. En fait, il y en a deux, d’autant plus indispensables qu’ils sont assez différents (bien que tous deux aient pour thème le voyage).

Que l’on ne se fie pas au titre général du premier! Il ne s’agit en aucune façon d’une succession de cartes postales, d’une sorte de guide Michelin. Vous n’y verrez pas plus de tour penchée que de plages baignées de lumière.

D’ailleurs, le chanteur nous affranchit d’emblée : dans le « Train de nuit » qui l’emporte, il écoute un écrivain sicilien lui raconter son pays :

« Aussi Monsieur !

Vous qui rêvez d’Italie !

La Toscane ! c’est si joli !

Vous qui demain soir marcherez seul et libre

Au long des rives du Tibre

Songez un instant que plus loin vers le Sud

Là où toujours la vie est rude

Sur cette terre qui a vu partir ses enfants … ».

On sait en effet que le niveau économique du Mezzogiorno ne se compare pas à celui de Milan ou de Turin et que « Le Christ s’est arrêté à Eboli » (titre d’un livre de 1945 et d’un film de 1979,  la petite cité d’Eboli marquant la limite entre ce qu’un humain peut supporter et ce qui l’écrase). Mais on trouve toujours plus pauvre que soi et l’Italie méridionale voit désormais arriver d’autres migrants « 

 » Depuis les lointaines steppes somalies

Par le Soudan ! Par le désert de Libye  ».

Sujet plus que jamais d’actualité.

Le romancier du train est peut-être une invention, un artifice narratif. En revanche, Roberto Saviano, l’inspirateur de « Camorra », est un authentique journaliste qui a déclaré une guerre sans merci à la Mafia et se trouve en permanence sous protection policière. Jacques Raulet se met dans la peau de celui-ci et remonte la filière en partant du port napolitain :

« Je les pistais comme on prend en chasse

Un convoi qui s’ébranle

Roule vers le Nord

Et s’engage dans le

Territoire des clans. Au bord

D’un immense terrain vague

Où chiens et hommes divaguent

Poussent parmi les ordures

Des ateliers de haut’ couture ».

Haute couture, je ne sais pas, mais journées à rallonge et salaires plus que dérisoires à coup sûr. A la fin, il revient à son point de départ et

« Quand le jour s’est levé

Sur la baie de Naples

Les dockers ont trouvé

Un cadavre enfoui sous le sable ».

Et rares sont les gens assez téméraires pour oser dénoncer cette infâme tyrannie semi-clandestine qui croît sur le terreau de la misère. Dans « Le tango des émigrants », le propos est à peu près le même. A l’heure des adieux éplorés sur le quai, le producteur, le riche (pas forcément mafieux) qui tire les ficelles, tente de se justifier :

« La belle affaire que la vie d’artiste !

Regardez mes danseurs ! Mes comédiens !

Mon chorégraphe ! Ces gens-là n’existent

Que grâce à moi ! Sans mon oseille ils ne sont rien ! » …

« Alors pour eux je risque ma fortune ! ».

Sans que ce soit une règle, l’ordre des chansons peut être significatif : ainsi, il en est deux qui se suivent et se répondent : « Chiara » attend « Angelo » qui a pris le maquis et n’en reviendra pas. Juste avant de trépasser, celui-ci formule un souhait qui rappelle « L’affiche rouge » d’Aragon : « Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant ».  Attente encore : « Dans les rues d’Arezzo », un homme songe à sa journaliste bien-aimée qui envoie de Buenos Aires des articles accusateurs :

« Tu racontais les enfants disparus

Les victimes de la torture

Et ces femmes dénonçant dans les rues

L’impunité de la dictature ».

S’il est vrai que la politique ( pas les vaines querelles de partis mais le tragique destin des résistants ou des Folles de la Place de Mai ) tient une place de choix dans cet album, on trouve aussi quelques simples hommages aux artistes, danseurs, comédiens et autres jongleurs : « Les enfants de la balle » ( avec «Un jeune Arlequin », preuve qu’on est bien toujours dans la péninsule ), « Berceuse pour un petit Rat de l’Opéra » ( un père, qui, pour endormir son bout de chou, rêve pour lui ( pour elle ) d’une carrière de star dans les « théâtres de l’Italie » ), « Dans les ruines d’Ostie «  (sur la Passion du Christ, fausse sortie s’il en fut ), « Fantôme d’amour », d’après le film éponyme de Dino Risi, moins connu que « Parfum de femme » ( la disparition soudaine et inexplicable d’une amante comédienne juste au moment où le réalisateur écrit une pièce pour elle ). Si vous n’ avez pas vu ce « Fantôme d’amour » et si vous n’avez pas lu l’ouvrage explosif de Saviano, je vous rassure : moi non plus. Deux lacunes que j’ai l’intention de combler presto.

L’album commençait par un trajet aller. Il se clôt, tout naturellement, par le retour dans l’Hexagone. Mais attention, ce n’est pas Jacques Raulet qui revient, c’est le musicien, Jacques Bolognesi qui, tout jeune, voyage avec son père entre Vercelli, berceau piémontais de la famille, et Gap, où il a vu le jour en 1947. Une façon très habile et très touchante de boucler la boucle.

Le nom de Bolognesi n’est pas inconnu de ceux qui ont lu le coup de cœur d’avril pour Corine Chabaud. Et Jacques Bolognesi n’est pas n’importe qui : pianiste, tromboniste, accordéoniste, il a joué, excusez du peu, avec Martial Solal et Michel Legrand. Il a collaboré également avec plusieurs chanteurs, Françoise Hardy et Pierre Louki notamment. Ici, non content d’avoir composé toutes les musiques, il a assuré la direction artistique et l’accompagnement à l’accordéon et à l’accordina.

SI JE DEVAIS PARTIR DEMAIN …

Le Grand Orchestre de Papa Bolo-Une valse comme on les aime-Rumba du Grand Nord-La mazurka de la mondialisation-L’oiseau du marécage-Un Chabadilo pour la Caraïbe-Montmartre-Face au Cap Vert-Une chambre sous les toits-Au fil des eaux de la Marne-Si je devais partir demain…

« Les musiques de Jacques Bolognesi, mystérieusement, ouvrent mon imaginaire. Il joue, je vois ; et j’écris avec l’étrange sentiment qu’il a mis le monde à portée de mon verbe et de ma voix. » Jacques Raulet.

A propos de  cet autre CD, le titre d’un certain nombre de chansons et la citation du chanteur ne laissent aucun doute : au commencement étaient les rythmes, caribéens ou autres, et le verbe s’est fait à son tour musique. Non que les paroles de Jacques Raulet soient reléguées à l’arrière-plan. Mais, aux premières écoutes, on se laisse envahir par l’atmosphère où les mots s’enroulent dans les accords du guitare.

Et si, au fil des chansons, nombre d’instruments sont mentionnés (trompette, trombone, saxo, percussions, lyre d’Orphée : « Le grand Orchestre de Papa Bolo » ; piano : « L’oiseau du marécage » ; tuba, guitare : « Un Chabadilo pour la Caraïbe » ; accordéon, congas, tambour : « Face au Cap Vert » ; trombone encore : « Une chambre sous les toits » ; accordéon toujours, cuivres : « Au fil des eaux de la Marne »), il n’y a bien que les « grattes » des deux Jacques, en tout cas dans la version studio  (excepté pour le dernier titre) ; et pourtant on a vraiment l’impression d’entendre tout un ensemble, tant est riche le jeu de ces deux musicien.

Après que l’on s’est bien imprégné de l’ambiance, les paroles de Jacques Raulet se dévoilent et l’on découvre tout un univers fait quelquefois de clair-obscur.

( L’oiseau du marécage )

« par une nuit d’épais brouillard

J’ai connu ce qui arrive

A qui est admis

Dans le monde du cauchemar «

à d’autres moments limpide et serein (« Le Grand Orchertre de Papa Bolo » dont les vers de quatre, cinq ou six pieds vous font entrer de gré ou de force dans la biguine).

Dans cet album, on est souvent entre deux bateaux (mais surtout pas d’avions, bien trop modernes et donc pas suffisamment poétiques). Même « La mazurka de la mondialisation », le seul texte que, pour faire simple, je qualifierai d’engagé, bien que je n’aime pas beaucoup ce genre de mot passe-partout, le constat initial est la disparition des gabiers d’antan : «

Et comme est morte la marine à voile

On voit à quai nombre de chalutiers

Qui n’ont pas pu payer le gasoil

Ni les équipages, vu le cours de la criée ! ».

Voyage, également, au cœur des souvenirs : ceux de la bohème :

« Une chambre sous les toits » :

« Je revois encore – était-ce hier?

Tourner sa robe claire

Et sous les ponts de la Seine

Où s’écoulaient des eaux sombres

Nous nous parlions à peine

Mais au long des quais se frôlaient nos ombres ».

Projection dans l’avenir : »Si je devais partir demain… » « Vers ces lieux d’où personne ne revient ». Breton d’origine (on peut, du moins, le présumer), Jacques Raulet voudrait effectuer cet ultime  embarquement  dans « la crique » où il aimait enfant « Regarder les oiseaux jouer dans le vent ». Mais rien ne presse et l’on retiendra surtout les points de suspension. Notons que cette chanson est dédiée à un certain F.X.Clément. ¨Peut-être le « je » n’est-il pas ( pas seulement ?) l’auteur. 

Bref, je voudrais, avant de terminer, mettre encore un peu plus en valeur la qualité de l’écriture, en particulier la puissance d’évocation et la richesse du lexique et des rimes : 

« Car si la valse est lente

La femme est galante

Et dans l’atelier de l’artiste

Parée d’une seule améthyste

Un voile pour costume

Elle offre à la plume

De l’homme des bras dénudés

Que tu voudrais bien posséder ! »  

( « Une valse lente » )

« Mais un soir parfumé

Que nous goûtions à quelque alcool

Un de ces soirs d’été

Chargés de projets de paroles

J’écrivais un scénario

De Vienne à Rio

Elle voyageait

Déjà ! Moi j’ai

Souvenir de ses épaules

Elle se lève soudain

Court dans le jardin

Jusqu’à la rive

Vers quel inconnu ?

N’est revenue

Qu’une barque à la dérive »

( « Fantôme d’amour » )

Voilà. Il ne me reste plus qu’à vous indiquer comment vous procurer ces deux albums :

il vous suffit d’adresser un mail à : jqraulet@orange.fr 

Et bonne écoute !

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