Serge Granjon – Saint-Etienne sous le Second Empire – Vie Sociale


MEURTRE SUR LE P.L.M ( 1ère partie )

Au matin du 21 mars 1870, l’arrivée en gare de Montélimar du Lyon-Marseille allait dévoiler un crime retentissant.

La ville n’était pas avare d’agréments : adossée au flanc sud d’un coteau, elle échappait aux violences du Mistral. S’il n’y restait plus trace de la vigne qui, jadis, accrochait ses rameaux, Montélimar à présent cultivait d’autres fruits. Lorsque revenait la saison des semailles, pommiers, poiriers et amandiers faisaient du Champ de Mars un jardin de plaisance. La promenade était rendue enchanteresse par un dais de pétales à la blancheur rosie.

Vers le début du printemps 1870, les étamines rouges parurent écarlates au regard des passants et les boutons de roses leur semblèrent, à distance, des perles de sang. La faute en incombait à une singulière affaire survenue dans les premières heures d’un matin.

AVEC UN ACHARNEMENT DEMENTIEL

Ce jour-là, le train express n°1 annonça de loin son arrivée par la fumée crachée contre un coin de ciel mauve, autant que par son oeil de cyclope encore allumé. La vapeur, en sifflant, jaillit de ses naseaux quand il vint se ranger vers le débarcadère. Avant même que les voyageurs ne descendent, le chef de gare remarqua qu’une voiture avait gardé sa portière ouverte. Et il chargea un employé d’en chercher la raison.

L’employé fut tout de suite intrigué par des traces sanglantes répandues sur le marche-pied, qui n’avaient pas vraiment eu le temps de sécher. Le sombre pressentiment qui le poussa à l’intérieur le glaça bientôt de terreur lorsqu’il découvrit l’état déplorable dans lequel se trouvait le luxueux agencement. Un désordre sans nom transformait l’élégant compartiment en épouvantable capharnaüm : les coussins jonchaient le parquet, et le tapis qui le recouvrait, largement déplacé, demeuré en partie retourné. Une valise éventrée, abandonnée dans un coin, ne contenait plus que les objets de voyage. Tout laissait supposer qu’il y avait eu lutte acharnée, et sans doute fatale, à en juger par les sinistres marques de sang. Insoutenables étaient celles du plafond : quelques-unes de la largeur d’une main, avaient giclé sur le verre qui renfermait la lampe. comme toujours, il serait plus simple de trouver la victime que le coupable.

D’ailleurs avant que n’arrivent les magistrats, un cadavre effroyablement mutilé par les roues des wagons, à l’évidence jeté d’un train, était repéré le long de la voie ferrée. c’était entre les stations de Saulce et de Loriol. En dehors du visage écrasé, méconnaisable, le corps avait reçu le nombre ahurissant de 47 blessures, dont sept rien qu’à la gorge. Un coup derrière l’oreille avait tranché la carotide. l’arme utilisée s’apparentait à un stylet corse, sinon à un couteau de cuisine. Impressionnantes, bien que superficielles, d’innombrables balafres lui striaient la poitrine. Par contre, dans la région du coeur, apparaissaient cinq entailles profondes. Les blessures à la gorge, ainsi que l’imposante stature de la victime, incitaient à croire que l’agresseur avait frappé l’homme au cours de son sommeil. Et le fait qu’elle portait trois vêtements de route passablement épais, donnait une idée de la violence du meurtrier.

LA RECONSTITUTION DU DRAME

D’une déduction à l’autre, l’enquête avança vite : aucune somme d’argent n’ayant été retrouvée, il s’agissait bien d’un crime crapuleux. De rapides investigations permirent d’identifier le mort. Il s’appelait Alexandre Lubenski. Ce célibataire de trente-cinq ans, fils d’un docteur d’origine polonaise installé à Nice, faisait le métier de représentant de commerce, dans une fabrique de textile d’Aubenas appartenant à une certaine Mme Soubeyran. La nouvelle, à Saint-Etienne, suscita un regain d’intérêt : cette dame était proche de M. Roche-Belon, l’ancien maire de la ville. D’autre part, Alexandre Lubanski, connu de la plupart des marchands de soie stéphanois était en relation avec plusieurs d’entre eux : depuis le décès de M. Soubeyran, il dirigeait en fait la maison, ce qui le conduisait à de fréquents voyages d’affaires.

Il fut commode, pour ce dernier, de reconstituer son emploi du temps. Comme caissier de l’entreprise pour les usines de Vizenac, le commerçant était parti, le 19 mars, de Largentière, pour se rendre d’abord à Lyon. Il y passa la journée du dimanche 20, y refusa le soir l’invitation d’amis car, le lendemain, sa présence à Vizenac s’avérait indispensable. Ainsi il prit à Perrache le train de nuit de 10h45 pour retourner sur Montélimar.

Il monta seul dans un excellent compartiment que la compagnie appelait  » coupé  » , auquel donnait droit un supplément ajouté au billet de 1ère classe. A Valence, pendant que l’on renouvelait les bouillottes, le contrôle des voyageurs fut très régulièrement fait . Un employé se souvint d’Alexandre Lubenski, habillé avec bon goût. Selon toute vraisemblance, ce fut ici que l’assassin repéra son isolement. Il attendit que le convoi eût dépassé Livron. Alors, à la faveur des ténèbres, il se glissa le long du train, sur le marchepied, à la façon des contrôleurs de route…Puis, son crime accompli, il s’évanouit mystérieusement.

Le retrouver devenait d’autant plus nécessaire que l’opinion demeurait sous le choc causé par l’affaire Troppmann. Pour se procurer de l’argent à bon compte, cet Alsacien avait abusé une famille crédule. Craignant d’être démasqué, il s’était successivement débarrassé du père, du fils aîné, puis de la mère enceinte et de ses cinq enfants. Il les avait supprimés en usant du poignard, du poison, de la pelle et de la pioche, ou simplement de ses mains d’étrangleur. Abondamment détaillée dans les journaux, l’histoire avait secoué la France entière.

Un stupéfiant concours de circonstances devait hâter le dénouement : le lundi 20 mars, en fin de matinée, celle-là même où l’on avait découvert le cadavre, un charron qui suivait un ravin remarqua un homme ensanglanté dissimulé au milieu des broussailles.

Il courut à la proche gendarmerie de Lachau. le suspect, arrêté, fut emmené à Saulce, pour être confronté à la victime, transférée dans la salle de la mairie.

Il portait au bras droit l’effrayant tatouage d’un coeur que traversait un poignard…Un motif à l’allure hideusement prémonitoire.

Une simple portière grande ouverte sur un wagon maculé de sang marquait le début de l’enquête. Quant à la découverte, en amont sur la voie, d’un cadavre mutilé, elle précédait de peu l’arrestation d’un suspect.

L’homme, débusqué par un gendarme au milieu des broussailles, n’ avait pas opposé la moindre résistance. Il offrait une apparence robuste, virilisé, si besoin était, par une courte moustache. la multiplicité de ses écorchures au cou, aux mains et au visage, qu’il gardait enflé, révélait une lutte terrible, confirmée par de nombreuses morsures.

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